Un voyage en traîneau d'un millier de milles à travers les steppes immenses de la Sibérie n'est point aussi dépourvu de charmes qu'on pourrait se l'imaginer. D'abord le carillon joyeux des grelots attachés aux harnais de votre attelage, auquel votre oreille s'habitue, vous procure un certain sentiment de plaisir; ensuite quelle jouissance de se sentir emporté dans l'espace avec une rapidité vertigineuse pendant des jours et des nuits! Il est vrai que, quand les vents, perdant leur violence furieuse, cessent de chasser devant eux les nuages de neige à travers les steppes, que la tempête s'est apaisée et que le soleil brille pendant toute la journée dans un ciel pur et sans nuages, le jour se passe dans une lugubre uniformité; vos yeux se fatiguent à se promener sans cesse sur une plaine de neige d'une blancheur éblouissante, mais votre imagination n'est jamais oisive. L'immensité de cette nappe blanche vous semble un vaste océan dont la surface a été glacée subitement et maintenue avec les milliers d'accidents qu'elle présentait à ce moment. Les longs sillons qui roulent l'un après l'autre et les lames à la crête déchiquetée, tout s'y trouve. Une longue file de buissons ou de végétaux nains, vous représentent la population d'une plage de bains pendant l'été, et vous pouvez aisément vous figurer pour un instant, vous trouver en face de Manhattan Beach avec ses nombreux baigneurs. Quand le soleil disparaît de l'horizon, l'immense mer de neige, qui se prolonge à l'infini, se trouve, pour un instant, environnée des teintes les plus vives, et le ciel, depuis l'horizon jusqu'au zénith, revêt toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Ici, point de ténèbres, point de nuit. Le soleil a disparu, mais la couleur de la neige vous permet de voir au loin de tous côtés. Alors la lune se lève et montre son orbe petit et insignifiant, mais brillant et froid comme une étincelle électrique. En face d'une telle lune, le poète a pu dire:
La lune a suspendu sa lampe au firmament,
car, par rapport à tout ce qui vous entoure, elle ressemble au globe d'une lampe électrique, suspendu seulement à quelques centaines de pieds de la surface de la terre, à un demi-mille de distance. Vous avez peine à reconnaître en elle votre vieille amie la lune, qui, dans les climats plus chauds, inonde de sa douce lumière les bois et les vallées, et entoure d'une auréole la tête des amoureux dans leurs promenades sentimentales au milieu des jardins, des moissons, ou sur le bord des rivières, des lacs ou de la mer. Ici, elle est brillante sans éclat, et paraît si près de vous, qu'elle semble prête à vous tomber du ciel sur la tête. Indifférente aux amours, au moins pendant le long hiver de la Sibérie, elle éclaire le voyageur et lui indique sa route. Mais vers le matin, d'épais brouillards qui semblent s'élever subitement, obscurcissent sa lumière et vous empêchent de voir à vingt mètres. Ces brouillards, d'un froid pénétrant, durent jusqu'au lever du soleil, qui les dissipe à mesure qu'il monte sur l'horizon. Les effets d'optique auxquels on assiste alors sont réellement curieux: car ces brouillards intenses donnent aux objets les plus rapprochés une forme et un aspect vraiment fantastiques. Plus curieuses encore sont les formes bizarres qu'affectent les petits bouquets de broussailles et de ronces rachitiques plantés à cinquante mètres de distance les uns des autres des deux côtés du chemin, entre Orenbourg et Omsk, surtout au moment du crépuscule. La neige amoncelée au pied des buissons, représente toutes sortes d'animaux vrais ou fantastiques, qui semblent garder un air farouche. On dirait les éléphants qui bordent la chaussée conduisant aux tombeaux des empereurs de Chine. A côté, de petites touffes d'arbrisseaux affectent la figure de gnomes amis ou ennemis, tandis que les saules à la taille élancée, vous représentent les silhouettes les plus fantastiques et les plus ridicules de personnages efflanqués, et vous retracent les profils de personnes connues ou dont vous avez vu la caricature. Ainsi ces deux saules qui se croisent à la moitié de leur hauteur et se courbent en avant sous le poids de la neige qui surcharge leur tête, vous représentent-ils autre chose que Henry Irving, vêtu de son costume d'Hamlet? Voyez comme il marche à grands pas pour vous suivre. Son voisin ne peut être qu'un garde du corps efflanqué, avec sa coiffure grotesque, marchant à ses côtés, pour lui servir d'escorte et le protéger.
Curieux aussi sont les phénomènes musicaux d'un traîneau en mouvement. Ceux-ci vous permettent, surtout pendant la nuit, de supputer les degrés de la température extérieure. Ne voyageant pas pour la science, j'ai naturellement négligé de me munir de baromètres, de thermomètres aussi bien que de chronomètres, et je ne possède qu'un thermomètre de poche, acheté à Orenbourg, et dont l'échelle s'arrête à 30° Réaumur au-dessous de 0°. Mais depuis trois nuits déjà, le mercure nous refuse ses indications au-delà de 30° au-dessous de zéro; il nous faut attendre la congélation de notre flacon de cognac, pour recommencer nos observations thermométriques. Toutefois ce ne sera que vers 40° Réaumur que nous pourrons avoir quelques indications sûres. Encore ne sera-ce qu'un jour que ces indications pourront nous être d'une utilité constante. Heureusement, pour les températures de 12 à 20°, nous avons un thermomètre naturel, qui marque ses données par des sons et n'en est pas moins intéressant. Les patins de notre traîneau, en glissant rapidement sur la surface cassante de la neige, rendent, aussitôt que le thermomètre est descendu à 12° Réaumur, un son tout particulier. Quand vous êtes assis dans le traîneau, vous croyez entendre, à un mille de distance, une meute innombrable qui tient la bête aux abois, pendant qu'au-dessous de vous, les sons sortent distinctivement. A la voix plus grave et plus sonore des vieux chiens, se mêlent les glapissements clairs et flûtés des jeunes chiennes; mais le tout forme un concert que les sifflements du roi Burran ne peuvent couvrir. Il vous est facile alors, quand vous êtes chaudement enveloppé dans vos fourrures, et si vous êtes à moitié assoupi au fond de votre véhicule, de vous imaginer que toute la meute du Wild Huntsman d'Odenwald, s'est rassemblée sous vous et tout autour de votre traîneau pour vous escorter et vous protéger.
Mais arrivons au roi Burran, ce parent éloigné du Blizzard de l'ouest, et le grand ogre des voyageurs en Sibérie. Ce vent malfaisant semble se réjouir quand, à son arrivée, il trouve la terre couverte de légères particules de neige glacée toutes prêtes à être enlevées et balayées de-ci, de-là, au gré de ses capricieux désirs. Aussitôt, il révèle sa joie diabolique par tous les méfaits qu'il peut commettre sans entraves ni conteste. Appelant à son aide ses compagnons, toute la famille des Burrans s'en mêle. D'abord, de son souffle puissant, maître Burran promène à son aise, par toute l'étendue des plaines immenses, les particules de neige qu'il rencontre, comme s'il se proposait de niveler toute la contrée et de la couvrir d'un linceul d'une affreuse monotonie. C'est ainsi qu'il pousse la neige sur les routes postales jusqu'à ce qu'elle y atteigne le niveau de la plaine environnante, berçant son stupide esprit de l'illusion que les conducteurs de traîneaux perdront leur chemin et resteront en détresse dans quelque banc de neige. Mais la ruse est éventée, et des buissons de broussailles qu'il ne peut couvrir ont été plantés le long de la route entière, de sorte qu'en hiver le yemschik peut conduire son traîneau avec autant de sécurité qu'au milieu de l'été. «Ah! pense en lui-même ce génie du mal, il existe un endroit auquel ces stupides humains n'ont pas songé: cette route qui traverse le bois, là-bas, je la bloquerai, et cet imbécile de yemschik aura un détour de quatre ou cinq verstes à faire pour reprendre son chemin.» Aussitôt dit, aussitôt fait: la route est bloquée, et maître Burran court en fredonnant au village voisin. «Bon! se dit-il, une station de poste. Ah! le voyageur veut traverser les rues pour aller prendre son relais de chevaux! je les lui chaufferai!» Et d'amener toute la neige qu'il peut enlever de la plaine pour la rassembler en monceaux énormes dans les rues du village et contre les maisons des paysans. «Voyons, si nous faisions d'une pierre deux coups, nous aurions non-seulement rendu le chemin difficile pour le voyageur, mais nous aurions aussi donné à ces misérables paysans quelque chose de mieux à faire que d'aller l'aider à dépêtrer son traîneau de la neige. D'ailleurs, les troupeaux de ces braves gens grelottent derrière leur abri de planches. Quarante degrés Réaumur, n'est-ce pas trop pour ces pauvres bêtes? Nous allons leur donner une belle couverture blanche qui les tiendra chaud.» Ainsi dit, ainsi fait. Maître Burran emplit de neige les cours des fermes, jusqu'à ce que le niveau de celle-ci atteigne le faîte des maisons, et, le lendemain, les pauvres paysans sont obligés de retirer leurs bestiaux de dessous la couche de neige, où quelques-uns sont déjà morts. Ceci fait, maître Burran, content de lui-même, s'en va, pour passer le temps, amonceler encore quelques bancs de neige sur la route, puis reprend le chemin du nord et disparaît. Tel semble être l'esprit qui guide le roi des tempêtes quand il visite la Sibérie, et malheur au voyageur qui suit de trop près la marche de ce monarque. Quand vous suivez les routes postales de la Sibérie, vous ne pouvez vous défendre de croire que le vieux Burran a pour habitude de jouer à dessein de pareils tours aux paysans, aux yemschiks et aux voyageurs, tant sa manière de procéder est uniforme. Un bon nombre des villages que nous avons traversés pendant les deux derniers jours de notre voyage d'Orenbourg à Omsk étaient littéralement couverts et au même niveau que les plaines environnantes, les cours des fermes étant remplies de la neige qui n'avait pu trouver place dans les rues du village. Nous fûmes cependant assez heureux pour n'arriver qu'un jour ou deux après son passage, et nous n'eûmes qu'un seul détour à faire pour éviter des amas de neige accumulés sur la route dans la forêt. Une seule fois aussi nous fûmes pris dans son piège, et nous pouvons encore nous flatter d'avoir perdu, en cette circonstance, le moins de temps possible.
A part ces phénomènes remarquables de la nature, il ne reste plus grand chose à voir pendant ce long trajet à travers les plaines de la Sibérie; seuls, les misérables villages qui se trouvent échelonnés tous les dix ou quinze milles le long de la route nous offrent un spectacle nouveau. Juste à l'époque où nous passions, ces hameaux présentaient une animation et une vie extraordinaires: cela vient de ce que les dernières semaines qui précèdent le long jeûne du carême sont ordinairement choisies par les jeunes gens pour se marier, et plus il y a de mariages, plus on est gai. Dans une vingtaine de villages que nous traversâmes, les mariages semblaient être la seule occupation du moment. Des traîneaux conduits par des paysans couronnés de guirlandes, surchargés de jeunes filles de tous les âges, depuis six ans jusqu'à trente, toutes chantant et criant d'une façon des plus désagréables, montaient ou descendaient les rues ou faisaient, à la file les uns des autres, le tour de la petite église de bois. Les gens plus âgés, les parents du marié et de la mariée, restaient à l'intérieur des maisons, où ils buvaient jusqu'à tomber ivres-morts, en l'honneur de la circonstance. Dans une station, nous trouvâmes le maître de poste complétement abruti par la boisson, ce qui nous causa un retard assez considérable; cependant il n'était que midi; le soir, sans doute, il aura eu une attaque de delirium tremens, ou quelque voyageur l'aura trouvé couché dans la neige en quelque endroit du village. Quant aux animaux qui s'y trouvent, vous les voyez tous, quand le soleil brille, pressés le long des maisons sur le côté le plus chaud de la rue, se réchauffant de leur mieux. En hiver, on rencontre fort peu de voyageurs dans les stations échelonnées le long de la route; cependant chacune d'elles a une salle séparée pour les voyageurs, qui peuvent s'y reposer et y dormir pendant la nuit sur des bancs de bois sans que le maître de poste ait le droit de leur demander le moindre payement. Nous pourrions compter sur nos doigts les voyageurs que nous avons rencontrés pendant le millier de milles que nous venons de parcourir. Ce furent d'abord un officier russe et sa femme, que nous trouvâmes dans une première station, où ils avaient accaparé les deux sofas de la salle des étrangers. Dans une autre, nous rencontrâmes une famille entière qui, après un voyage de six semaines, était arrivée d'Irkoutsk à Troïsk. Le mari, homme d'une quarantaine d'années, avait rempli le poste de caissier dans une banque à Irkoutsk; il s'en allait à Saint-Pétersbourg pour y chercher un climat nouveau et plus sain pour lui. Il emmenait avec lui sa femme et un petit enfant, confié aux soins d'une vieille nourrice. Il nous raconta qu'à Krasnoyarsk, une autre de ses enfants, une petite fille, était tombée malade et y était morte. Enfin, dans une troisième station, ce fut un vieil employé du gouvernement, faible et usé, qui avait passé trente ans à Irkoutsk, et qui, à la fin, avait obtenu d'être rappelé à Saint-Pétersbourg, où il espérait terminer ses jours au milieu de ses amis. Il avait l'air profondément triste. En route, il avait eu le malheur d'être volé par un autre voyageur. Il est bien rare, à la vérité, qu'un employé subalterne puisse revenir en Europe après avoir occupé un poste en Sibérie. Il est assez facile d'obtenir un emploi dans cette contrée, mais à peine un sur mille de ceux qui s'y rendent peut économiser assez d'argent pour revenir au milieu des siens. On pourrait avec raison mettre, pour les employés, sur la frontière de Sibérie, cette inscription terrible:
«Vous tous qui me franchissez, dites pour toujours adieu à l'espérance et aux amis que vous laissez derrière vous.»
Il y a peu d'éloges à faire des maîtres de poste et des stations établies sur les routes de la province d'Orenbourg et de la Sibérie en général; les uns et les autres ne brillent nullement par l'aspect, et les premiers, quand ils ne sont pas absolument stupides, sont des coquins. Les meilleurs d'entre eux, cependant, sont les vieux Cosaques, qui se montrent toujours polis et convenables, et ne manquent jamais de vous donner une partie de leur lait frais et de leurs œufs, ou de partager avec vous leur frugal repas. Un des plus beaux types de ces maîtres de poste cosaques que nous ayons rencontrés était celui de Kapakulskaya. C'était un beau vieillard de soixante-dix ans environ, nommé Ponsmarew. Il possédait une vaste maison et d'immenses troupeaux de moutons, de chevaux et de bœufs, qu'il entretenait sur les steppes. La rencontre de cet homme, qui nous représentait réellement un des plus nobles types de sa race, et avec lequel nous pouvions nous entretenir, nous fit véritablement plaisir. Il nous présenta ses deux fils, beaux jeunes gens de dix-neuf et vingt ans, qui, avec leur vieux père, sont les plus beaux spécimens de l'espèce humaine que nous ayons rencontrés sur notre route. Ils étaient assez intelligents pour nous fournir maints renseignements sur leur genre de vie et sur leurs travaux. Au moment du départ, ils nous offrirent de nous faire visiter un campement de Kirghiz nomades dont la station d'hiver se trouvait à quelques verstes seulement de notre route. Naturellement, j'acceptai cette offre immédiatement. Un des fils attela donc son traîneau et nous y conduisit, tandis que notre traîneau nous suivait.
Quoique demi-nomades, les Kirghiz de ce district sont à moitié civilisés et russifiés. Pendant l'été, ils errent avec leurs tentes, ou kibitka, sur toute l'étendue des steppes où ils font paître leurs énormes troupeaux de gros et de menu bétail; mais, pendant l'hiver, ils reviennent s'établir dans leurs maisons de bois, construites sur le modèle des maisons russes, et qui sont plus chaudes que leurs tentes. C'est la saison pendant laquelle ils s'adonnent à l'élevage des jeunes chèvres, des agneaux et des veaux, comme aussi celle où ils s'occupent de l'éducation de leurs enfants. Leurs troupeaux sont enfermés dans de vastes caves creusées dans le sol et recouvertes de terre presque au niveau de la plaine. Leurs légères kibitkas sont toujours plantées près de là, mais restent inhabitées pendant la saison rigoureuse. Quant à la maison de bois de ceux que nous visitions, nous la trouvâmes chauffée par un de ces immenses poêles qu'on ne rencontre qu'en Russie, et nous pûmes nous convaincre que le samovar y joue un rôle important. Contigu à la maison d'habitation, se trouve un hangar couvert en chaume et bois, abrité: c'est l'étable réservée aux femelles qui ont des petits. Un peu plus loin, une petite hutte sombre, grande comme une cabane irlandaise, mais plus chaude et plus propre, sert de salle d'école aux enfants du village et aussi de salle de récréation aux jeunes chevreaux et aux jeunes agneaux. On nous introduisit dans cette pièce, non sans peine, à la vérité, car une douzaine de chèvres et de brebis se montrèrent tout à fait disposées à nous disputer la préséance. Mais quelle scène délicieuse! quel étonnant concert! On eût dit un essaim d'abeilles; et un troupeau d'agneaux, confiné dans cette petite cabane faisait chorus. Une demi-douzaine de jeunes Kirghiz, assis sur le sol avec les jambes croisées, montrant leurs petites figures brunes aux yeux fendus en amandes, surmontées d'un bonnet de fourrure, et penchés sur leurs livres, lisant ou plutôt bourdonnant leur leçon avec une charmante intonation. Au milieu de ce délicieux bourdonnement d'abeilles, se mêlait par intermittences un chœur bruyant de voix chevrotantes dont nous fûmes quelques instants avant de découvrir les exécutants. A la fin, nous les aperçûmes. C'étaient une vingtaine de jolis petits animaux enfermés dans une niche déposée dans un des angles de la cabane. Les enfants étaient naturellement accoutumés à ce bruit, qui, pour nous, paraissait étrange. Ils chantaient leurs leçons et leurs prières en langue kirghize, sur un rhythme d'une délicieuse monotonie. C'est une espèce de récitatif chanté que les prêtres ritualistes pourraient imiter, au grand avantage de leurs congrégations. Ce chant, entremêlé et interrompu par le bêlement des chevreaux, auxquels leurs mères répondaient du dehors, formait un concert scolaire kirghiz étrangement intéressant. Les enfants étaient tous très jeunes, leur âge variant de trois à dix ans; aussi ce fut avec une extrême surprise que nous les entendîmes lire couramment l'écriture hiéroglyphique de leurs gros livres kirghiz. Le maître, un jeune homme de dix-sept à dix-huit ans, était armé d'une longue baguette dont il se servait seulement pour appliquer de temps en temps un léger coup sur le bonnet de ceux de ses élèves qui se montraient inattentifs. La durée des classes est trois heures le matin et trois heures le soir, pendant tout l'hiver, et ce petit monde paraît très heureux de son existence. Avant de quitter cette scène intéressante, mon ami en fit un croquis, et, après avoir distribué quelques livres de gâteaux de miel aux enfants, nous partîmes de cette singulière salle de classe. Au dehors, une demi-douzaine de Kirghiz, montés sur leurs petits chevaux poilus et rapides, nous attendaient pour nous escorter; ils nous suivirent jusqu'à notre traîneau, en marchant toujours au galop et en poussant des cris de joie.
Nous voici enfin à Omsk, où nous sommes arrivés jeudi soir de bonne heure, grâce à l'extrême et puissante bienveillance du gouverneur général de la Sibérie occidentale. Le long de la route, depuis Troïsk, tous les maîtres de poste avaient été prévenus de mon arrivée et invités à me tenir des chevaux en réserve. En approchant d'Omsk, nous traversâmes nombre de stations où se trouvaient des voyageurs munis de la podoroschnaya ordinaire. Ceux-ci attendaient patiemment des chevaux, tandis que les nôtres étaient amenés immédiatement et attelés à notre traîneau. Aussi nous avancions à grandes journées. Dans plusieurs stations, les trois meilleurs chevaux, qui sont toujours réservés pour les courriers impériaux et pour les gouverneurs, nous furent donnés, afin que notre voyage ne souffrît d'aucun retard. Enfin, à notre arrivée, nous trouvâmes des chambres, que nous avait fait réserver le chef de la police.