Ma première visite fut naturellement pour le gouverneur général. Il avait déjà télégraphié mon arrivée au lieutenant Danenhower, à Irkoutsk. Son Excellence fut extrêmement bienveillante et me donna beaucoup de conseils au sujet de la meilleure nourriture que nous pouvions prendre pour la route. Il plaça ensuite un de ses aides-de-camp à ma disposition pendant tout le temps de mon séjour à Omsk. En un mot il me témoigna, sous tous les rapports, la plus complète bienveillance.
Omsk est une ville agréable, possédant de beaux édifices publics, des boulevards et des rues magnifiques; elle a même un petit bois de Boulogne à l'extérieur. Cette ville est située sur l'Irtysch et l'Om; c'est le siège du gouverneur général de la Sibérie occidentale et du commandement militaire. Elle est fière du nombre de ses écoles, d'une manufacture de drap appartenant à l'État, d'un corps de cadets pour la Sibérie, dans lequel cent élèves apprennent l'état militaire et iront ensuite commander les régiments de ligne ou les régiments de Cosaques. Le commerce de cette ville avec l'Asie centrale est considérable et productif, car les marchands paraissent y faire d'excellentes affaires.
Les plus grands désagréments, pour les habitants de cette ville, sont la chaleur accablante et la poussière dont ils ont à souffrir pendant l'été, et, en second lieu, le penchant universel que les ouvriers et les domestiques montrent pour le vol. Chaque année, cette ville reçoit d'Europe plusieurs milliers de malfaiteurs qui y sont envoyés en exil; on les répartit, il est vrai, entre les villages de la province, mais presque tous trouvent moyen de revenir à Omsk, où ils forment l'armée des yemschiks, des garçons d'hôtel, des valets de pied, des manœuvres et des vagabonds; aussi les habitants d'Omsk se plaignent-ils avec raison de cet état de choses.
Hier, j'acceptai l'invitation d'aller passer la soirée dans une famille allemande, pour y assister à une partie de billard. Ce fut pour moi une bonne aubaine, car j'eus ainsi l'occasion d'apprendre un grand nombre de détails sur les petites misères de la vie dans cette capitale au petit pied. M. Rosenplaenter et sa femme, mes hôtes, sont originaires des provinces baltiques; le mari exerce la profession de pharmacien dans cette ville, où il possède une charmante maison. Il me raconta quelques-unes des aventures curieuses qui lui sont arrivées avec les exilés russes.
«Un jour, me dit-il, un ouvrier qui avait été employé par moi, quelques semaines avant, pour réparer des appareils de chauffage, vint me trouver pour me demander de l'argent.
»—Pourquoi vous donnerais-je de l'argent? lui demanda-t-il, fort surpris. Ne vous ai-je pas payé l'ouvrage que vous avez fait pour moi?
»—Oh! j'en conviens, répondit l'ouvrier, mais je vous ai sauvé la vie.
»—Comment cela?
»—Eh bien, pendant que je réparais votre poêle, j'étais parvenu à découvrir où était votre argent, et je m'étais entendu avec deux complices pour vous voler. Les deux autres voulaient vous tuer, vous et votre femme, afin de faire un bon coup de filet, mais je m'y suis opposé de toutes mes forces, et, comme vous le savez, nous n'avons pu vous voler qu'une partie de vos habits de fourrure.
»Je lui donnai cinq roubles pour sa bienveillance, dit M. Rosenplaenter, heureux d'apprendre que j'avais échappé à un meurtre et à une mort subite.