Je parlais de l'Irtysch tout à l'heure, or ce fut sur ses bords où la ville d'Omsk étale aujourd'hui sa magnificence que se déroulèrent les premiers incidents de la lutte qui devait faire tomber sous le joug moscovite cette immense contrée, qui, depuis, a pris le nom de Sibérie. Si nous en exceptons la conquête des Indes par les Anglais, celle de ce pays est peut-être un fait unique dans l'histoire.

Mais ce n'est point ici le lieu de faire l'histoire de la conquête de la Sibérie par les Russes. Nous ne suivrons donc point M. Jackson dans la digression qu'il entreprend à ce sujet, renvoyant les lecteurs désireux de connaître les détails de cette conquête remarquable à tous les points de vue aux ouvrages d'histoire, où ils pourront l'étudier plus en détail et sur des données plus précises que celles que nous pourrions lui fournir en courant. Arrivons donc à la description des marais de la Baraba.

Chacun a présent à la mémoire le récit émouvant que fait l'auteur bien connu des Aventures de Michel Strogoff, au moment où celui-ci traverse les marais de la Baraba. L'intrépide courrier quitta Omsk le 29 juillet, c'est-à-dire au milieu des chaleurs de l'été. Le lendemain il traversa la station de poste de Touroumoff, pour entrer dans le district marécageux de la Baraba.

«Le 30 juillet[ [10], à neuf heures du matin, Michel Strogoff dépassait la station de Touroumoff et se jetait dans la contrée marécageuse de la Baraba.

»Là, sur un espace de trois cents verstes, les difficultés naturelles pouvaient être extrêmement grandes. Il le savait, mais il savait aussi qu'il les surmonterait quand même.

»Ces vastes marais de la Baraba, compris du nord au sud, entre le soixantième et le cinquante-deuxième parallèle, servent de réservoir à toutes les eaux pluviales qui ne trouvent d'écoulement ni vers l'Obi ni vers l'Irtysch. Le sol de cette dépression est entièrement argileux, par conséquent imperméable, de telle sorte que les eaux y séjournent et en font une région très difficile à traverser pendant la saison chaude.

»Là, cependant, passe la route d'Irkoutsk, et c'est au milieu de mares, d'étangs, de lacs, de marais dont le soleil provoque les exhalaisons malsaines, qu'elle se développe, pour la plus grande fatigue et souvent pour le plus grand danger du voyageur.

»En hiver, lorsque le froid a solidifié tout ce qui est liquide, lorsque la neige a nivelé le sol et condensé les miasmes les traîneaux peuvent facilement et impunément glisser sur la croûte durcie de la Baraba. Les chasseurs fréquentent assidûment alors la giboyeuse contrée à la poursuite des martres, des zibelines et de ces précieux renards, dont la fourrure est si recherchée. Mais, pendant l'été, le marais redevient fangeux, pestilentiel, impraticable même, lorsque le niveau des eaux est trop élevé.

»Michel Strogoff lança son cheval au milieu d'une prairie tourbeuse que ne revêtait plus ce gazon demi-ras de la steppe, dont les immenses troupeaux sibériens se nourrissent exclusivement. Ce n'était plus la prairie sans limite mais une sorte d'immense taillis de végétaux arborescents.

»Le gazon s'élevait alors à cinq ou six pieds de hauteur. L'herbe avait fait place aux plantes marécageuses, auxquelles l'humidité, aidée de la chaleur estivale, donnait des proportions gigantesques. C'étaient principalement des joncs et des butomes, qui formaient un réseau inextricable, un impénétrable treillis, parsemé de mille fleurs, remarquables par la vivacité de leurs couleurs, entre lesquelles brillaient des lis et des iris, dont les parfums se mêlaient aux buées chaudes qui s'évaporaient du sol.