CHAPITRE XIV.

D'Omsk à Krasnoyarsk.

Omsk.—Coup d'œil sur les environs de cette ville.—Aridité et fertilité.—Ce que serait devenue la Sibérie occidentale en d'autres mains que celles des Russes. —Les marais de la Baraba, d'après M. Jules Verne et Mme de Bourboulon; ce qu'ils sont en hiver. —Les caravanes de thé en Sibérie. —Quelle source d'ennuis elles sont pour les voyageurs. —Commerce du thé en Russie. —Kolyvan. —Le registre aux réclamations. —La condition précaire d'un maître de poste. —La Sibérie peinte en quelques lignes par une artiste française. —Les forçats en rupture de ban. —Arrivée à Tomsk. —Le dimanche du beurre dans cette ville. —Opinions diverses sur la ville de Tomsk. —Réflexions sur l'avenir des relations commerciales entre l'Europe et la Sibérie par la mer de Kara. —De Tomsk à Krasnoyarsk.—M. Danenhower reste à Irkoutsk.

Krasnoyarsk (Sibérie orientale), 17 février 1882.

J'ai quitté Omsk, la belle capitale de la Sibérie occidentale, le 8 février, à neuf heures du matin. Le lieutenant Danenhower m'avait télégraphié d'Irkoutsk que le secrétaire de la marine lui avait envoyé l'ordre de quitter immédiatement cette ville pour retourner aux États-Unis, en emmenant les neuf hommes de son canot sauvés avec lui. Son intention était, m'annonçait-il, de partir le jeudi suivant. J'ai donc cru sage de prendre des dispositions pour que nous nous rencontrions à Krasnoyarsk plutôt que dans n'importe quelle autre des stations de la route, car ces stations ne possédant pas d'hôtel, il nous eût été impossible de nous trouver en tête-à-tête.

Pendant les deux jours que je suis resté à Omsk, après mon long voyage à travers les steppes de la province d'Orenbourg, je n'ai guère trouvé de temps pour visiter cette ville. Avec ses larges rues, ses boulevards ombragés, les bords pittoresques de sa rivière, Omsk doit être, comme Orenbourg, une jolie ville en été. Néanmoins, les gens qui l'habitent disent préférer les six ou sept mois d'hiver à la chaleur et à la poussière du reste de l'année. Dans les mois les plus chauds, les gens riches quittent la ville pour se rendre dans de charmantes localités sur les bords de l'Irtysch, où ils passent un mois ou deux sous les tentes khirghizes, qui sont les habitations les plus agréables qu'on puisse trouver pour cette époque. Avec l'hiver commencent les fêtes mondaines, car il ne faudrait pas s'imaginer que les villes sibériennes manquent de toutes sortes d'attractions. Omsk possède un théâtre où se donnent des représentations dramatiques deux fois par semaine, un cirque que les Russes aiment surtout à fréquenter, et de nombreux concerts privés et publics. Ces amusements servent surtout à rendre la vie agréable pour les habitants de cette ville. Cependant la neige et les froids continuels de l'hiver, aussi bien que la poussière et la chaleur de l'été, doivent rendre le séjour d'Omsk terriblement pénible pour un étranger. Les étrangers, et principalement les dames employées au télégraphe, m'ont dit que la première année de séjour en Sibérie est pour eux une année d'affaissement moral. Ils se sentent entièrement séquestrés du reste de l'univers; une épouvantable mélancolie s'empare d'eux et les tue; aussi beaucoup d'entre eux, ne pouvant économiser assez d'argent pour s'en retourner, se laissent aller au désespoir et se suicident. Les terribles vents du nord semblent les glacer jusqu'au cœur, sans que l'été puisse leur ramener la joie. On dirait que ces immenses et lugubres plaines sans arbres, qui s'étendent pendant des milliers de verstes autour de la ville, et la nature elle-même, se coalisent pour leur rendre leur sort plus cruel et plus terrible.

Cependant on ne doit point accuser la nature seule de l'état de choses qui existe dans cette partie de la Sibérie. L'homme aussi a contribué largement à développer la monotonie qui règne sur ces immenses surfaces; il a abattu les grandes forêts qui couvraient autrefois cette contrée, sans se mettre en peine au moins jusqu'à ces dernières années, de les remplacer par d'autres. Élargissant ainsi les limites du désert qui règne autour de lui. Aujourd'hui si les immenses forêts qui couvrent les flancs de l'Altaï n'existaient pas pour emmagasiner les eaux qui alimentent les grandes rivières, il lui serait impossible de soutenir ici le grand combat de la vie. Il est vrai, la Russie ayant enfin reconnu le mal en même temps que ses causes, s'efforce, depuis quelques années, d'en atténuer les effets en entreprenant, mais dans de trop étroites limites, des cultures forestières. Il faudra bien du temps pour réparer la faute du passé.

Un jour, me tenant sur le pont de l'Irtysch, à Omsk, je cherchais à découvrir à quelque vingt milles de distance les limites de la plaine qui entoure la ville; mais aussi loin que l'œil pouvait s'étendre, je n'apercevais que la surface immense et dénudée de la steppe, qui, en cette saison, ressemblait à un vaste océan de glace, où j'étais tenté de chercher la matière de quelque navire arrivant au port. A mes pieds se trouvaient seuls, un steamer solitaire et trois barques emprisonnés dans les glaces de la rivière; et ce sont là les seuls bâtiments par lesquels se fait le transport de presque tous les produits de la contrée voisine. Cependant le sol, là où il n'a point été envahi par le sable, est extrêmement fertile, et des flottes de steamers auraient peine à enlever toutes ses productions s'il était intelligemment soigné et cultivé. La Sibérie occidentale aurait pu devenir le Canada de l'Asie et le grenier de toute l'Europe, si le gouvernement russe avait accordé plus d'attention au développement intérieur de cette contrée, et s'il avait déversé sur elle les millions dépensés dans la guerre contre la Turquie. Si, au lieu de tomber dans les mains de la Russie, la Sibérie fût devenue une colonie anglaise, ou se fût trouvée l'un des États du Far-West, sa population serait triplée aujourd'hui.

Il y a quelques années, la Russie fit étudier le tracé d'une ligne de chemin de fer à travers l'Oural qu'on se proposait de prolonger jusqu'aux rivages de l'Océan Pacifique, mais l'argent lui fait défaut, et son papier-monnaie n'a plus que les deux tiers de sa valeur d'émission; en outre les charges des anciens emprunts pèsent lourdement sur le pays. Cependant si cette ligne était construite et si la Russie savait, en poursuivant ses conquêtes au sud de la Sibérie et dans l'Asie centrale, tirer parti des ressources des pays conquis, le commerce de la Chine avec l'Europe serait bientôt entre ses mains, et l'Amérique aurait un terrible rival sur le marché des céréales. Mais depuis trois siècles qu'elle est en possession de cette immense contrée, elle n'a su en tirer que des métaux précieux, ou en faire le lieu d'enterrement de ses condamnés criminels et politiques.