Heureusement les paresseux personnages qui conduisent ces traîneaux ont aussi leurs jours de déboires. Quand les caravanes qui transportent l'or des mines les rencontrent sur leur passage, l'escorte de Cosaques qui accompagne ces caravanes a vite fait d'en nettoyer la voie. Les Cosaques se précipitent au milieu d'eux, distribuant de droite à gauche des coups de plat de sabre, appuyant au besoin ce premier avertissement de la pointe de leurs lances. Ce traitement, tout brutal qu'il est, ne saurait cependant faire naître chez le voyageur le moindre sentiment de compassion pour ceux qui en sont l'objet. Quel est l'homme, en effet, si patient qu'il soit, qui ne deviendrait presque fou de désespoir après s'être senti cahoté et culbuté pendant toute une nuit pour laisser la voie libre à ces drôles.

On se demande, en voyant ces immenses caravanes, où les animaux attelés aux traîneaux et les hommes qui les conduisent peuvent vivre. Il est vrai, chaque cheval a sa botte de foin sur l'arrière du traîneau qui le précède, et les conducteurs trouvent sans doute du pain noir dans les villages qu'ils traversent. Mais les chevaux, où et quand dorment-ils? Un fois en marche, la caravane ne s'arrête plus: jour et nuit elle continue sa route; ces pauvres bêtes sont donc obligées de dormir en marchant, et ce genre d'existence dure plusieurs mois!

D'Omsk à Tomsk nous avons rencontré au moins six ou sept mille de ces traîneaux. L'immense quantité de thé qu'ils transportent arrivera dans un mois environ à la frontière. Mais une quantité plus grande encore de cette denrée se trouve actuellement à Tomsk, où elle attend le rétablissement des communications par eau ou par chemin de fer avec la Russie. Quand on considère l'énorme quantité de thé importée en Russie chaque année, on est surpris que cette puissance n'ait pas encore ouvert de meilleures voies de communication entre ses frontières européennes et celles de la Chine. Jusqu'à présent, les caravanes sont parties de Kiatcha pour se rendre à Irkoutsk; de là elles se dirigent vers l'Oural, où elles arrivent après avoir traversé la Sibérie dans presque la moitié de sa plus grande longueur. Aujourd'hui il est question de raccourcir ce trajet en faisant venir les thés par la Mongolie, jusqu'à Blisk. Là on les embarquerait sur l'Obi pour les amener par eau jusqu'à Tiunsen, en remontant la rivière Tobol; de Tiunsen, enfin, on les conduirait par terre à Ekaterinbourg, tête de ligne d'une voie ferrée. Quant au projet de relier la Chine à la Russie par un chemin de fer à travers la Sibérie et l'Asie centrale, il n'y faut pas songer d'ici bien des années. Cependant cette ligne, avec l'appoint du commerce de la Chine et de l'Asie centrale, joint au transport des produits agricoles de la Sibérie payerait, en bien peu de temps, les frais de sa construction. Les produits de la Sibérie ont aujourd'hui bien peu d'importance à la vérité; et les paysans qui habitent cette contrée restent apathiques, malgré l'immense étendue de terres arables qu'ils possèdent; mais il faut en chercher la cause dans le manque de moyens de transport dont ils souffrent. Si ces gens avaient un chemin de fer pour conduire leurs céréales sur les marchés européens, ils secoueraient leur apathie, et, avec l'appoint des émigrants, qui ne manqueraient pas de venir apporter l'appui de leurs bras, la Sibérie deviendrait bientôt un des greniers de l'univers.

Six cent cinquante verstes séparent Omsk de Kolyvan. C'est dans cette dernière localité, suivant Jules Verne (toujours d'après Mme de Bourboulon), que pendant l'été les officiers et les employés de Komsk et autres villes voisines, cherchent un refuge contre le climat malsain de la Baraba. C'est aussi à Kolyvan qu'il place la scène de rivalité entre les deux reporters français et anglais, pendant laquelle ce dernier télégraphie des vers, pour rester en possession du fil télégraphique. Cette localité ne présente rien d'intéressant; c'est un village trois fois aussi étendu, avec des maisons trois fois aussi clairsemées que les vingt villages que nous avons rencontrés dans la steppe. Elle possède quelques beaux édifices publics, çà et là, comme pour mieux faire ressortir la misère et le délabrement des autres. Cependant, Kolyvan occupe une place honorable dans mes souvenirs, car elle possède la seule station de poste, où, sur un espace de six cents milles, d'Omsk à Tomsk, j'aie pu trouver autre chose à manger que des choux ou de l'éternel chai. Pauvre vieille femme, comme elle était aux petits soins pour nous! Elle paraissait seule, cependant, diriger la maison; elle était mariée, il est vrai, mais son mari était invisible, et je crains fort qu'il ne fût incapable d'aucun service; ivre peut-être.

Dans chaque station de poste, en Sibérie, les voyageurs ont à leur disposition un livre sur lequel ils peuvent consigner toutes leurs réclamations au sujet du service des chevaux ou des extorsions des maîtres de poste. Les voyageurs russes, d'ailleurs, semblent user largement du privilège qui leur est accordé de pouvoir divulguer, dans ces volumes, leurs petits contre-temps et la nature grincheuse de leur caractère. A Kolyvan, j'ai trouvé plusieurs plaintes de voyageurs inscrites sur ce livre: les uns tempêtaient parce qu'ils avaient été obligés d'attendre les chevaux, un autre, parce que le maître de poste était absent. Cette dernière infraction avait valu à notre hôte une amende de quatre roubles; même amende lui avait été également infligée pour avoir fait attendre un relais des chevaux pendant une heure dix minutes.

Ce n'est certes pas une position absolument enviable, que celle de maître de poste en Sibérie. Le gouvernement leur alloue, il est vrai, une somme de 800 roubles par an, pour entretenir une troïka; mais ils doivent transporter les dépêches à la station suivante, et tenir constamment trois chevaux à la disposition des courriers. C'est pourquoi, à moins de pouvoir entretenir une douzaine de chevaux, leurs revenus sont bien minimes après défalcation de leurs amendes. Sur la plus grande partie de la route, on leur donne un kopeck et demi par cheval et par mille; ce qui fait, la moyenne des relais étant de trois chevaux, moins d'un demi-dollar (2,50) par vingt verstes. Là-dessus, ils ont à payer les conducteurs ou yemschiks, dont les gages varient de trente à soixante roubles par an, non compris leurs pourboires; en outre, du pain et un lit pour se coucher à la fin de l'année. Les profits du maître de poste sont donc extrêmement minces.

Mes dépenses pour louage de chevaux d'Omsk à Tomsk, c'est-à-dire sur une distance de six cents milles, pendant laquelle j'ai toujours eu cinq chevaux, ne se sont élevées qu'à soixante roubles. Il faut convenir que ce n'est pas exorbitant, et un prix si peu élevé ne peut naturellement exister que dans une contrée où la nourriture des chevaux ne coûte presque rien à leur maître, et où un homme peut vivre avec cinquante centimes par jour.

A partir de Kolyvan, le pays prend un aspect plus agréable et moins sauvage. A la longue, je me sentais fatigué de l'extrême monotonie des steppes et de leur manteau de neige étincelante, de leurs villages délabrés et de leurs pics solitaires qui vous lorgnent sur le côté de la route quand vous passez.

En 1853, mourut à Nove-Tcherkask, une artiste française, Mlle Lise Christiani, que les Suédois, dans leur enthousiasme, avaient nommée la Sainte-Cécile de France. Pendant treize mois, elle visita la Sibérie donnant des concerts à Ekaterinbourg, Tobolsk, Omsk, Tomsk, Irkoutsk, Kiatcha, Yakoutsk, Okhotsk, Petropaulowsk, etc.

Voici ce qu'elle écrivait sur la Sibérie, peu de temps avant de mourir: «Cet éternel linceul de neige qui m'environne finit par me donner le frisson au cœur. Je viens de parcourir plus de trois mille verstes de plaine d'une seule haleine; rien, rien que de la neige! La neige tombée, la neige qui tombe, la neige à tomber! Des steppes sans limite, où l'on se perd, où l'on s'enterre! Mon âme a fini par se laisser envelopper dans ce drap de mort, et il me semble qu'elle repose glacée dans mon corps, qui la regarde sans avoir la force de la réchauffer. Je crains, au contraire, que ce ne soit l'âme ensevelie qui attire bientôt la bête, comme dit Xavier de Maistre.»