Ce sentiment de tristesse désespérante s'empare de vous sur ces routes de Sibérie, surtout sur celles d'Orenbourg à Kolyvan. Le pays et la vie vous gèlent le cœur, en dépit de vos chaudes fourrures et de votre traîneau bien fermé. La terre, sous sa cuirasse neigeuse, et l'humanité glacée dardent sur vous des rayons étincelants, quand vous glissez le long de la route. La barbe et les moustaches des conducteurs sont raidies par la gelée, et leur respiration semble se transformer en glaçons. Sur ces chemins vous ne rencontrez que des prisonniers grelottants, et n'entendez que le bruit des chaînes suspendues à leurs genoux. De-ci de-là, vous voyez encore, sur votre chemin, un couple de vagabonds aux joues gercées par le froid. Ils vous tendent la main pour vous demander quelques kopecks que vous leur donnez; ce sont des forçats en rupture de ban qui essayent de sortir de Sibérie. Pendant la journée, ils errent le long des routes, qu'ils abandonnent à l'approche des grandes villes pour chercher un chemin à travers les marais ou les bois; à la nuit, ils se rendent dans les villages où se trouve leur nourriture, où chaque paysan met un morceau de pain à sa porte, pour eux. A la vérité, c'est autant la crainte que l'humanité ou la commisération qui pousse les paysans à cet acte de charité. Ces malheureux vagabonds parcourent ainsi des milliers de verstes dans l'espoir de parvenir à gagner la Russie d'Europe et de se trouver libres, sans doute pour reprendre leur existence criminelle. On en cite un qui, après s'être échappé deux fois de Sakalin, a deux fois fait à pied le long et pénible voyage jusqu'à la frontière, où il fut arrêté et renvoyé aux mines.

Lorsqu'un de ces vagabonds est pris dans une ville ou dans un village frontière, il est arrêté par prévention et interrogé sur son nom et le lieu d'où il vient; s'il refuse de répondre aux questions qui lui sont posées, ou n'y répond pas d'une façon précise, on le retient en prison pendant quatre mois, c'est-à-dire jusqu'à ce que la liste et les signalements des prisonniers évadés soient arrivés des bords du Pacifique ou des autres lieux de détention. Alors, si un de ces signalements peut se rapporter à lui, il est renvoyé aux mines; sinon, il en est quitte pour une condamnation à quelques années de travaux publics comme vagabond; mais, au bout de sa peine, il a la joie de se voir libéré et d'échapper ainsi aux longues années d'exil auxquelles il était d'abord condamné, et peut s'en aller la tête haute en face de la police. On aurait tort de s'apitoyer outre mesure sur le sort de ces misérables qui, en général, sont des criminels de la pire espèce qui ne reviennent au milieu de la société que pour retourner à leurs anciens vices, et recommencer leurs forfaits. En règle générale, la Sibérie elle-même est un séjour trop doux pour eux, car, dans d'autres pays, ils seraient pendus.

Nous approchons enfin de Tomsk. La neige commence à prendre un aspect moins lugubre dans cette portion favorisée de la Sibérie. Les forêts se montrent à l'horizon; le pin et le sapin, toujours verts, prennent la place du bouleau maigre dénudé ou des buissons rabougris; des collines boisées, entrecoupées de larges et, en apparence, fertiles vallées, succèdent aux steppes sans limites. La route suit la large vallée de l'Obi, et, à la fin d'un plateau élevé, nous distinguons les coupoles arrondies des églises grecques de Tomsk. Ce soir nous pourrons nous reposer dans la chambre, affreusement sale il est vrai, mais chaude de ce qu'on appelle un hôtel.

En arrivant j'avais réellement besoin de repos. Avec un aussi joli paysage que celui que nous avons rencontré pendant les deux cents dernières verstes, il ne pouvait être question de dormir. En outre, la route était exécrable: partout des trous semblables à des fondrières, où le traîneau plongeait à chaque instant; de sorte que l'existence nous était devenue presque insupportable. Maintenant, figurez-vous une route où mille par mille, votre traîneau plonge, butte et craque à chaque instant; où vous croyez à toute minute que vos chevaux ne pourront vous tirer de l'abîme, et vous ne vous étonnerez pas d'apprendre que le traîneau du gouverneur général, qui semblait construit pour durer toute une éternité, commençait donner à donner des signes de faiblesse, et que nous ayons été obligés de nous arrêter plusieurs fois pendant le dernier jour pour lui faire des réparations. Ce fut le dimanche, après midi, que nous franchîmes le Tom, en passant sur glace, pour gravir, sur l'autre rive, la pente rapide qui conduit à la ville. Celle-ci, est bâtie sur un plateau élevé d'où l'œil découvre toute la plaine que nous venons de traverser. Ce jour-là était un jour de fête pour la jolie petite ville sibérienne; on était, en effet, au dimanche du Beurre, qui précède les sept longues semaines de jeûne, imposées à ses fidèles soumis par une Église intolérante. Ce jour-là, chacun monte en traîneau pour faire le tour de la ville et parcourir les rues; c'est la promenade du 1er mai, au Prater, pour les Viennois, ou, pendant l'été, le Pincio des Romains, et le Rottenrow des citadins de Londres. Aussi puis-je dire que ce dimanche-là, j'ai vu à Tomsk, au moins mille traîneaux, conduits par leur propriétaires ou loués pour la circonstance. Chacun paraissait s'amuser et jouir des rayons du soleil. Une foule de spectateurs, chaudement vêtus, stationnaient le long des principales rues, en attendant la procession, ou regardaient les traîneaux passer sur la glace du fleuve. «Un voyageur, M. Russei Tillough, nous dit Jules Verne, regarde Tomsk, pendant l'hiver, non-seulement comme la plus belle ville de Sibérie, mais encore comme une des plus belles du monde, avec ses maisons ornées de colonnes et de péristyles, ses trottoirs en bois, ses rues larges et régulières, ses quinze églises qui reflètent leurs coupoles dans les ondes du Tom, plus large ici qu'aucun des fleuves de France.» Madame de Bourboulon, qui visita Tomsk en été, pendant son voyage de Shanghaï à Moscou, nous l'a dépeint, au contraire, comme une ville maussade. Que puis-je vous dire, en présence de ces deux opinions diamétralement opposées, d'une ville que, naturellement, j'eus à peine le temps de parcourir? D'ailleurs, la beauté d'une ville dépend du point d'où vous la regardez. Roustchouk, avec ses minarets étincelants et ses arbres verts, regardé de la rive roumanienne du Danube, semble un paradis terrestre, tant que vous n'entrez pas à l'intérieur de ses murs, car alors vous ne trouvez plus qu'un détestable trou. Bucharest, appelé le Paris de l'Orient par ceux qui n'ont vu que la Bulgarie, semble, néanmoins, au voyageur qui vient du nord, une ville fort ordinaire. Tomsk possède une large et belle rue bordée de superbes maisons, appartenant aux propriétaires des mines d'or ou à de riches commerçants, et un vaste parc où il y a jardin public avec cafés, cascades et promenades d'été. C'est une ville gaie (autant qu'une ville de Sibérie peut l'être), surtout en hiver quand les commerçants n'ont autre chose à faire que de songer au plaisir, et que quelques milliers de mineurs viennent s'y installer après les travaux de la belle saison. Le jour de notre arrivée, on y donnait un grand bal masqué. Le chef de la police me proposa d'y assister. «Vous y trouverez, me disait-il, toute la beauté de Tomsk, du grand comme du demi-monde, et vous aurez occasion de vous y amuser.» Mais à sept heures du soir, j'étais dans mon lit, et probablement celui qui eût essayé de me tirer de sous mes couvertures y eût perdu le reste de ses jours. J'étais complétement épuisé des cahots continuels des jours précédents; aussi, le lendemain, quand je me réveillai, le soleil était-il déjà haut sur l'horizon.

Avant de quitter Tomsk, j'eus un entretien avec un Allemand, M. Edmond Kühn, sur une question à l'ordre du jour dans les capitales du commerce européen: je veux parler de la possibilité d'établir, par la mer de Kara, une ligne commerciale entre les ports d'Europe et ceux de la Sibérie. M. Nordenskjold et autres ont beaucoup écrit sur ce sujet. Tous, cependant, ont des idées erronées sur l'avenir des relations qu'on pourrait créer par cette voie entre les marchés de l'Obi et de l'Yenisséi et ceux d'Europe. Après son voyage de l'Atlantique au Pacifique par le nord de l'Asie, M. Nordenskjold a fait beaucoup de bruit pour faire croire à la réalisation de ce projet. Mais ici, en Sibérie, on ridiculise les idées du professeur suédois. Si M. Nordenskjold, dit-on, voulait essayer de passer pendant cinq années consécutives au nord-est, et qu'il y réussit, il ferait plus pour la cause qu'il soutient qu'on n'a encore fait jusqu'à ce jour, car le voyage de la Véga n'a fait que confirmer ce que chaque marin de l'Océan polaire connaissait déjà. Depuis 1874, des vaisseaux sont parvenus à l'embouchure de l'Obi et de l'Yenisséi, quelquefois il est vrai, avec beaucoup de difficulté. Depuis 1878, les tentatives faites pour atteindre le nord de la Sibérie ont été assez heureuses. En 1878, les navires expédiés par Bartning, de Hambourg, Oswold Cateley, de Saint-Pétersbourg, et celui du capitaine Wiggins sont arrivés à l'embouchure de l'Obi; en 1879, ceux de Bartning et Funk, de Bernaul, ceux de Hambourg, ne purent entrer dans le même fleuve, tandis que la Louisa, appartenant à Knoop, de Brême, entrait dans l'Yenisséi. En 1880, le vaisseau de Bartning arrivait à l'Obi, tandis que celui de Knoop, ne pouvait prendre la cargaison qui l'attendait à l'embouchure de l'Yenisséi. Knoop envoya deux steamers en 1881, qui tous les deux arrivèrent à destination. La même année, Siriakoff perdait deux navires dans la mer de Kara et le capitaine Dahlman conduisait le sien sans avaries à Turkchansk, sur l'Yenisséi. Mais, jusqu'à présent, ceux qui ont traversé la mer de Kara ont eu à compter avec le hasard, et ces bases manquent de consistance pour établir une entreprise commerciale. M. Kühn qui, il y a quatre ans, fut envoyé par une compagnie de commerce et de colonisation pour étudier les moyens d'établir des relations commerciales avec la Sibérie, m'a dit qu'il en était arrivé à la conclusion que le commerce était trop aléatoire pour être profitable. Il lui est arrivé d'envoyer des chargements à Obdorsk, sur l'Obi, qu'il a été obligé de revendre à perte parce que les vaisseaux d'Europe n'ont pu venir les rechercher. Il reconnaît néanmoins que si la chance favorise un navire, son armateur peut faire d'énormes profits. «Le blé rouge de Russie, disait-il, me coûtait de 22 à 26 kopecks le poud de 36 livres anglaises; en 1879, de 26 à 36 kopecks; en 1880, de 30 à 35 et, en 1881, de 35 à 40. Cette dernière année la récolte avait été bonne, mais les prix élevés s'étaient maintenus, parce que les réserves étaient épuisées, les années précédentes ayant été mauvaises. A présent, le prix est de 25 à 30 kopecks le poud. Ce sont là les prix de Büsk dans l'Altaï, sur l'Obi. Le prix du transport de ce point à l'embouchure de l'Obi est de 40 kopecks le poud, soit 70 kopecks ou 35 cents par poud de 35 livres.

Certes la marge laissée aux bénéfices serait assez large si les navires réussissaient toujours à atteindre les points d'embarquement, et à en retourner. M. Nordenskjold estime le prix du blé, dans la Sibérie occidentale, à 12 ou 15 shellings le quarter et les frais de transport par navire, jusqu'en Angleterre, de 45 ou 50 shellings. Les navires doivent arriver à l'Obi ou à l'Yenisséi du 1er au 15 août. En outre du blé, la province de Tomsk peut exporter des peaux, du suif brut, du chanvre, de la graine de lin, de la cire et beaucoup d'autres produits dont les prix ne sont que nominaux ici.

De terre labourable nous en avons une quantité incommensurable qui reste en friches. Des centaines et des milliers de milles carrés d'un sol noir et fertile restent sans culture, les paysans ne trouvant pas de meilleur moyen d'en tirer parti que de le laisser envahir par l'herbe des steppes pour faire paître quelques têtes de bétail et leurs chevaux, mais s'ils avaient un marché où ils pussent écouler leurs produits, ils ne tarderaient pas, bien qu'ils soient les plus apathiques des hommes, à sortir de leur léthargie. De plus, la Sibérie offrirait un superbe débouché aux produits manufacturés d'Europe, si ceux-ci pouvaient y arriver régulièrement par mer. D'ailleurs les marchands de Hambourg et de Brême font déjà un commerce considérable sur les bords de l'Obi et de l'Yenisséi.

J'ignore si ces renseignements intéresseront beaucoup les négociants et les manufacturiers américains, mais il me semble que dans l'avenir on pourrait faire un commerce important avec la Sibérie par l'Océan Pacifique et en remontant la Léna, comme de la Baltique on va remonter l'Obi et l'Yenisséi. Ce commerce dépendrait toujours, à la vérité, de l'état des glaces dans les mers polaires, mais le moyen de trouver une route d'Amérique aux îles sibériennes et à la Léna (à Yakoutsk), par la Terre de Wrangell, est un problème qui mérite d'attirer l'attention des commerçants américains et des sociétés de géographie. M. Kühn est, toutefois, d'avis que la Sibérie ne peut attendre la prospérité que de la création d'une ligne ferrée, de Russie aux bords du Pacifique. Mais, au cas où cette ligne serait construite, les produits manufacturés américains pourraient arriver sur les marchés de cette contrée à un prix moins élevé que ceux de l'Europe.

Le trajet de Tomsk à Krasnoyarsk fut pour nous la partie la plus pénible de tout notre voyage, quoique le paysage, pendant la moitié de la route, fût agréable en maints endroits, même sous son manteau d'hiver. Sur une longueur de plus de deux cents milles, la large route que nous suivions, passait au milieu des forêts de pins, de sapins, de mélèzes et de bouleaux, qui, en été, doivent la rendre agréable. On ne voyait de clairières qu'autour des villages, disséminés çà et là, à une vingtaine de verstes les uns des autres. En quittant les steppes, nous espérions trouver un chemin plus facile; la route traversait de charmantes vallées boisées, pour arriver ensuite au sommet de belles collines, d'où nous jouissions, à chaque détour, d'un panorama nouveau sur de belles forêts. Le temps ne laissait rien à désirer; chaque jour, le soleil nous échauffait de ses rayons, de sorte que nous pouvions tirer complétement les rideaux du traîneau, et respirer à pleins poumons l'air tiède qui nous enveloppait. Les nuits seules étaient fraîches. Quand le soleil était descendu au-dessous de l'horizon, le froid commençait à se faire sentir et devenait même extrêmement piquant. C'était néanmoins une véritable surprise pour moi de voir des jours aussi sereins en Sibérie. Pendant toute une semaine, je n'aperçus pas un seul nuage. Chaque matin, vers sept heures, le soleil s'élevait radieux au-dessus des hauteurs boisées qui bordaient la route; la gelée blanche disparaissait de la barbe et des moustaches de nos conducteurs, et les clochettes des harnais faisaient entendre leur doux et joyeux carillon. Toutefois, ce tableau n'a trait qu'à la dernière moitié du trajet; dans la première, nous fûmes secoués et cahotés d'une façon diabolique, tant la route avait été défoncée par le passage des caravanes.

Nous atteignîmes Krasnoyarsk le 16, à dix heures du soir, mais ce ne fut pas sans quelque difficulté, pendant les trente derniers milles, la terre étant presque dépourvue de neige, les chevaux avaient beaucoup de peine à faire glisser notre traîneau. Les grandes forêts que nous venions de traverser semblaient avoir arrêté la neige et l'avoir empêchée de tomber dans la plaine qui entoure Krasnoyarsk; huit chevaux vigoureux étaient donc nécessaires pour tirer notre traîneau sur le sol glacé. De distance en distance, nous suivions, il est vrai, le lit de la rivière, mais ce chemin était souvent obstrué par des glaçons, et il nous fallait reprendre la rive. Une ou deux fois nous fûmes arrêtés net, mais en plaçant des morceaux de bois sous les patins du traîneau, nous réussîmes à triompher de toutes les difficultés de la route. Ce ne fut pas une de mes moindres surprises, dans ce long voyage à travers la Sibérie, de trouver un espace de cinquante milles où la route était exempte de neige, après en avoir rencontré sans interruption pendant deux mille milles.