Au point du jour, en effet, un jeune yemschik, un de ses amis, sans doute un de ses complices, vint me prévenir que son confrère ne pouvait remplir son engagement vis-à-vis de moi et s'offrit de le remplacer si je voulais lui donner vingt roubles pour neuf chevaux. Je les lui accordai, sûr de me dédommager en faisant infliger une punition au mauvais drôle qui m'avait ainsi joué. J'écrivis donc au chef de la police pour lui raconter le tour dont je venais d'être victime, et son auteur fut condamné à trois jours de prison.

Nous partîmes donc le lendemain à six heures du matin, suivant le lit de l'Yenisséi pendant six milles. Ce court trajet suffit pour nous convaincre que notre premier yemschik avait été puni trop sévèrement. Il était presque impossible, avec nos neuf chevaux, de se frayer un passage au traîneau à travers les glaçons. Force fut donc de reprendre la route. Celle-ci étant complétement dépourvue de neige, c'est à peine si nous pouvions avancer, et maintes fois notre attelage se trouvait arrêté court. Pour gravir la pente d'une simple colline il nous fallut trois heures.

Enfin nous recommençâmes à trouver de la neige sur les routes et à reprendre notre ancienne allure. Ce phénomène de l'absence de neige sur les routes autour de Krasnoyarsk se renouvelle presque tous les ans paraît-il. On doit sans doute l'attribuer, comme je l'ai déjà dit à l'agglomération des forêts qui avoisinent cette ville. Mais cette douceur relative du climat n'est pas sans inconvénients pour les habitants de la contrée. Quand vient le dégel, surgissent de partout les germes de maladies épidémiques que l'hiver n'a pas détruit et l'on cite certains villages où tous les enfants jusqu'au dernier ont été enlevés par la diphthérie.

Cinq jours de marche à travers un plateau élevé, couvert presque partout de forêts, et nous arrivâmes à Irkoutsk. Cette dernière partie de notre voyage fut la plus agréable. Le paysage devint plus beau et plus gai; quelquefois même il était assez pittoresque pour nous faire oublier que nous étions dans les déserts sauvages de la Sibérie. On se serait plutôt imaginé au milieu des belles vallées de la Haute-Bavière. Les habitants eux-mêmes avaient l'air plus ouvert et plus intelligent; leurs villages, situés au milieu des clairières et protégés de tous côtés par ces bois, étaient mieux bâtis. Tout respirait, en un mot, un certain air de civilisation.

Nous traversâmes ces belles forêts et ces paysages montagneux pendant plus de trois cents milles; les jours étaient ensoleillés et chauds; les oiseaux gazouillaient çà et là dans les forêts et autour des villages, et si le carême n'avait pas étendu son influence jusque sur les cuisines des stations de poste, ce trajet eût été pour moi une véritable partie de plaisir. Mais l'Église grecque, avec ses idées étroites, défend encore l'usage des aliments gras pendant une période de sept semaines, alors le paysan sibérien n'a littéralement à vous offrir que du lait, du pain, une soupe nauséabonde au poisson, et quelquefois un ou deux œufs. Vous serez peut-être curieux d'apprendre comment les voyageurs parviennent à se nourrir sur les routes sibériennes pendant ce temps de jeûne, et à quel prix. Voici ce que j'extrais de mon carnet de voyage:

8 février.—Lait chaud et pain noir pour souper.

9 février.—Déjeuner: lait, pain; dîner: soupe, thé; souper: pain noir avec samovar pour préparer le thé.

10 février.—Déjeuner: lait, pain, samovar; dîner: soupe, thé; souper: lait, pain noir.

11 février.—Déjeuner: lait chaud, pain noir; dîner: (Kolyvan) soupe, beefsteaks, œufs, thé.

12 février.—Déjeuner: thé, pain, lait; dîner: thé, œufs; souper à Tomsk, à l'hôtel.