18 février.—Cinq heures du matin: café; dîner au coq de bruyère pris dans nos provisions, un verre de lait, pain noir; souper: quatre œufs frits, pain, lait bouilli et samovar.
19 février.—Déjeuner à Komsk, beefsteak, bouteille de bière aussi épaisse que de l'extrait de Malt, pain noir; à 4 heures, lait chaud, pain noir; à minuit, lait froid, pain noir.
20 février, etc.
Telle est la carte de nos festins qui nous coûtaient pas un rouble, c'est-à-dire moins d'un demi-dollar par jour. Heureusement l'espoir de nous trouver au milieu d'une société civilisée soutenait nos forces et notre courage pendant que nous traversions ce pays en traîneau. Plus on s'avance au nord, néanmoins, plus la cuisine devient maigre, et lieutenant Danenhower m'a raconté qu'entre Yakoutsk et Irkoutsk on ne trouve que rarement du lait le long de la route. Il n'est donc pas étonnant qu'à la longue on prenne en horreur la vue des stations de poste de la Sibérie. C'est en vérité une honte pour le gouvernement russe de ne pas mieux choisir les maisons où il établit ses stations de poste, et de ne pas exiger des maîtres de poste, en les nommant, qu'ils se tiennent en mesure de fournir aux voyageurs une nourriture substantielle. Mais l'emploi de maître de poste en Sibérie est, règle générale, un pis-aller. Celui qui l'occupe est d'ordinaire un être stupide. Pour vous en donner une idée, je vous raconterai ce qui m'est arrivé à Tomsk.
Peu après midi, j'envoie demander cinq chevaux au maître de poste. Il me fait répondre qu'il ne peut me les donner avant sept heures du soir. Alors je louai d'autres chevaux pour aller jusqu'à la station voisine. J'envoyai un domestique réclamer ma podoroschnaya qu'il ne m'avait point rendue. Cet homme eut l'audace de refuser de la rendre sous prétexte qu'elle était fausse, prétendant que je ne pouvais pas avoir une podoroschnaya datée de Saint-Pétersbourg et signée par le général Anoutchine, gouverneur général d'Irkoutsk. Je lui fis répondre qu'il était un âne et un ivrogne et le plus sot des maîtres de poste que j'eusse encore rencontrés, le menaçant, s'il ne me renvoyait mon passeport sur l'heure, d'aller moi-même consigner mes observations à son égard sur son livre de police ou de le dénoncer au gouverneur comme incapable de tenir son emploi. Après ces menaces, ma podoroschnaya me fut promptement restituée. Mais peut-on s'imaginer que cet employé ignorât que le gouverneur général de la province voisine était à Saint-Pétersbourg?
Les seuls moments où les maîtres de poste sont en règle sont ceux où ils attendent le passage d'un général ou d'un gouverneur général. Alors tout est en ordre à la station. Deux jours avant d'arriver à Irkoutsk, trouvant un de ces établissements nettoyé et paré presque comme pour un jour de fête, je m'enquis de la raison. C'est qu'on attend un général inspecteur des prisons, me répondit-on. Quand je demandai des chevaux, le maître de poste me répondit froidement qu'il n'en avait point de disponibles, parce qu'il en réservait neuf pour le général. «A quelle heure l'attendez-vous?» lui demandai-je. «Demain, midi», me répondit-il.» «Alors, lui répliquai-je en lui exhibant la lettre du gouverneur général, vite cinq chevaux, si vous ne voulez avoir à répondre de mon retard.» Les chevaux me furent amenés sur l'heure. Cette manière d'aplanir les difficultés me plut, et à partir de ce moment, je n'hésitai plus à prendre même les chevaux réservés pour le courrier. Grâce à ma lettre, je faisais 260 verstes par jour sans difficulté.
Après le maître de poste, vient le yemschik, pour la bêtise; mais heureusement on tient ce dernier par le pourboire qu'on proportionne à la rapidité avec laquelle il vous conduit. Le porteur d'une podoroschnaya de la couronne peut espérer parcourir dix verstes à l'heure, tandis qu'un courrier en parcourt douze; mais en promettant quelques kopecks par verste, on arrive à marcher à la vitesse de dix-huit ou vingt verstes. Le meilleur moyen est de faire des économies sur les chevaux pour les reporter sur le conducteur; vous arrivez ainsi à marcher à l'allure qui vous convient.
Toutefois le plus intelligent animal qu'on rencontre le long de ces routes de Sibérie, sans en excepter le maître de porte ni le yemschik, est cet infatigable petit cheval de poste. Jamais il ne recule devant la peine et marche jusqu'à ce qu'il tombe épuisé. Ainsi sur cet énorme parcours de 2,700 milles, dix ou douze chevaux seulement durent être dételés et laissés sur la route. Le yemschik s'occupe assez peu de ces accidents; il se borne à retirer l'animal de l'attelage, lui roule ses traits autour du cou, et lui dit de s'en aller. La fidèle petite bête n'a pas besoin qu'on lui indique la route; elle retourne seule à son écurie, peu importe la distance, fût-elle de cinq ou dix milles. Si personne ne l'arrête, le yemschik est sûr de la retrouver en rentrant. Quand on arrive à un relais, c'est-à-dire tous les quinze milles environ, le conducteur donne dix minutes à ses chevaux pour manger un peu de foin et reprendre la route qu'il vient de suivre. On accorde trois heures de repos à ces pauvres bêtes quand elles sont de retour à la station, et si un autre voyageur survient, il leur faut reprendre le harnais et recommencer le même trajet.
En hiver, ce métier n'est pas trop dur pour eux, mais en été, où les voyageurs sont plus nombreux, on les fait travailler jusqu'à extinction, et il est rare qu'ils résistent plus de deux ans à une pareille besogne. Mais on les achète à bon marché, et leur nourriture ne coûte presque rien à leur propriétaire, sauf en hiver et dans la période la plus rigoureuse.
On cite une foule d'anecdotes qui montrent l'intelligence de ces animaux; en voici une: Un jour, un paysan de la circonscription de Krasnoyarsk, étant allé à un mariage dans un village situé à une quarantaine de verstes au-delà de l'Yenisséi, but tellement de kwas et de wodka, qu'en revenant il s'endormit dans sa kibitka, laissant ses chevaux se guider eux-mêmes; ceux-ci, heureusement, connaissaient aussi bien la route que leur maître quand il était à jeun; ils reprirent donc le chemin de l'écurie et arrivèrent sans encombre jusqu'au bord de l'Yenisséi. Là, néanmoins, la position s'embrouilla, car le passeur du bac se trouvait de l'autre côté du fleuve, et lui aussi était endormi. Fatigués d'attendre le réveil de leur maître, après avoir mesuré la largeur du fleuve qui, en cet endroit, est d'un demi-mille, ainsi que leurs propres forces, ils se jetèrent bravement à l'eau avec la kibitka et se mirent en devoir de traverser à la nage. Éveillé en sursaut et se voyant à moitié submergé, le paysan eut bientôt repris ses sens; mais se voyant arrivé heureusement à moitié du fleuve, il laissa ses chevaux continuer leur route, et ceux-ci gagnèrent l'autre rive, sans qu'on leur adressât une seule parole.