«On peut s'imaginer, dit Mme de Bourboulon, la surprise des habitants de Krasnoyarsk, en voyant au point du jour ce nouveau Neptune, traîné dans son char, s'approcher de leur ville par une voie aussi inusitée.»
Mme de Bourboulon raconte encore l'aventure de deux officiers russes, qui, complétement désarmés, se promenaient en troïka, lorsqu'ils furent attaqués et poursuivis par une troupe de loups. Le traîneau ayant versé, les loups se jetèrent sur un des chevaux qu'ils commençaient à déchirer à belles dents. Les officiers coupèrent alors les traits pour permettre aux autres chevaux de fuir, et se blottirent eux-mêmes sous le véhicule, attendant qu'on vînt les délivrer. Toutefois, leur surprise fut grande de voir les chevaux au lieu de fuir, fondre hardiment sur les loups et jouer avec tant de vigueur de leurs pieds de derrière que ces carnassiers prirent la fuite. Mme de Bourboulon dit avoir entendu raconter encore une foule d'autres anecdotes sur le compte de ces animaux, mais qu'elle ne peut garantir l'authenticité que des deux précédentes. Pour ma part, j'ai entendu raconter à un habitant d'Irkoutsk le fait suivant, dont il a été lui-même témoin oculaire. Un jour, en traversant l'Angara sur le bac, un paysan, à moitié ivre, se plaçant devant son cheval, se mit à le frapper du poing sur les naseaux. A plusieurs reprises il recommença cet acte brutal malgré la désapprobation des passagers. A la fin, après un coup plus violent que les autres le cheval voulut se venger, il saisit entre ses dents, le bonnet et les cheveux de son maître, le traîna sur le bord du bac; puis, après l'avoir tenu suspendu au-dessus de l'eau, le secoua avec fureur et le laissa tomber dans le fleuve, d'où l'on eut beaucoup de peine à le retirer. Mais c'est assez sur ce sujet; je m'arrête.
Pendant les deux premiers jours qui suivirent notre départ de Krasnoyarsk, nous ne fîmes pas plus de cent milles par jour. J'ai déjà parlé des interminables caravanes de thé; j'ai dit comment elles défoncent les routes et forcent le voyageur à des arrêts continuels, parce que les conducteurs stupides, ivres ou endormis laissent leurs chevaux prendre toute la largeur du chemin, de sorte que le premier se trouve en face de ce dilemme: se frayer un chemin au milieu des amas de neige ou de passer sur le côté de la route. Ce n'est qu'avec un puissant attelage et un traîneau en fer qu'on pourrait ordonner à votre yemschik de charger ces caravanes et vous ouvrir un passage de vive force; avec le nôtre, nous n'y pouvions songer.
Heureusement surgit une idée lumineuse dans l'esprit de mon compagnon. Avant de quitter Paris, un de mes amis m'avait fait cadeau d'une superbe canne plombée, surmontée d'une belle pomme en argent, qui pouvait au besoin me servir d'arme, si j'avais maille à partir avec les ours ou les loups, ou quelque autre animal imaginaire; mais revenons à l'idée de mon compagnon: Fatigué de trouver la route sans cesse obstruée par des caravanes sans fin, il imagina d'élever la canne au-dessus du traîneau et dit au yemschik d'enjoindre aux conducteurs de la caravane d'avoir à nous laisser le passage libre. L'effet fut magique. Tous les conducteurs rangèrent aussitôt leurs traîneaux, qu'ils poussaient jusque dans les amas de neige qui bordaient la route et se tenaient respectueusement, leur coiffure à la main, pendant que nous passions, s'imaginant sans doute que j'étais l'empereur en personne ou au moins quelque gouverneur général.
Je vis cinq caravanes ainsi rangées sur le côté de la route, dans l'espace d'un demi-mille. J'avais donc ma revanche. Quand les caravanes d'or rencontrent de tels embarras sur leur route, elles jettent une grande confusion parmi les conducteurs de caravane de thé. Si ces derniers ne sont pas assez prompts à se ranger, les Cosaques sautent en bas de leurs sièges et tombent à coups redoublés de plat ou de dos de sabre sur les retardataires. Ceux-ci reçoivent ces mauvais traitements comme chose due, et se bornent à protéger leur tête avec leur vaste manteau pour tâcher d'amortir les coups. Je ne rencontrai qu'une seule caravane d'or, c'était près de Tomsk. Elle se composait d'une douzaine de traîneaux couverts et escortés par un officier et une dizaine de soldats, qui marchaient en avant ou en arrière. Cette caravane transportait pour une valeur de 6,000,000 de roubles d'or. Chaque coffre contenant le précieux métal était placé dans le corps même d'un traîneau, où il était solidement scellé avec des crampons de fer rivés dans la charpente. Chaque traîneau était attelé de cinq ou six chevaux. Quelquefois, les autorités permettent à certaines personnes de prendre passage sur ces traîneaux, pour faire le voyage d'Irkoutsk et Saint-Pétersbourg. Cette faveur est en général réservée aux familles des fonctionnaires ou des officiers qui sont incapables de payer les frais d'un si long voyage.
De temps en temps, nous rencontrions sur notre route des bandes de criminels qui se rendaient au lieu d'exil qui leur était assigné, probablement aux mines du Trans-Baïkal. Quand vous rencontrez ces bandes de malheureux, votre attention est d'abord attirée par le cliquetis des chaînes que quelques-uns d'entre eux portent, rivées au-dessus du genou. Ces chaînes leur laissent la liberté de marcher, mais non celle de courir. On ne prend cette précaution que contre les criminels de la pire espèce. Ces convois sont précédés d'une escouade de soldats avec leurs fusils chargés et la baïonnette au bout, et derrière viennent des traîneaux pour les malades, et ceux qui sont trop faibles ou trop épuisés pour continuer leur route, enchaînés ou non. Un de ces convois était accompagné de femmes, de petits garçons et de petites filles qui marchaient en liberté le long de la route. C'étaient les femmes et les enfants de quelques exilés. Les premières étaient évidemment des femmes de la campagne: elles avaient des traits repoussants et peu propres à inspirer la pitié. Quant aux hommes, quelques-uns avaient un aspect sinistre. C'étaient évidemment des assassins pour qui le bannissement ne me semblait pas une peine suffisante. Je n'aperçus aucun condamné politique.
Je n'arrivai à Irkoutsk qu'après la tombée de la nuit, fort désappointé de ne pas jouir de l'agréable coup d'œil qu'offre cette ville, si souvent décrite, avec ses nombreux clochers, au lever du soleil, ou au moins en plein jour. Et, comme jusqu'à présent je ne suis pas encore sorti de la maison à la lumière du jour, je suis forcé de remettre toute description de la ville, à une date postérieure.