Irkoutsk et ses curiosités
Idées préconçues du voyageur qui arrive à Irkoutsk. —Tableau de l'animation de cette ville, par Mme de Bourboulon. —Aspect extérieur de la ville. —.Quand un marchand sibérien est devenu vieux et riche, il se fait ermite. —Pourquoi tant d'églises à Irkoutsk? Irkoutsk d'aujourd'hui et Irkoutsk avant l'incendie de 1879. —Ravages causés par cet incendie. —Comment il éclata. —Organisation des sapeurs-pompiers en Sibérie. —Krasnoyarsk et son abîme. —Irkoutsk et sa rivière. —L'Angara. —Le lac Baïkal. —Sources thermales des bords de ce fleuve. —Leurs vertus. —Kïakhta et Maimatchin. —Maimatchin, la ville interdite aux femmes. —Visite de deux dames russes à cette ville. —L'arc-de-triomphe d'Irkoutsk. —La chapelle miraculeuse. —La châsse de saint Innocent. —Vie de ce saint homme. —Le dernier saint russe. —Les médailles et les crucifix de saint Innocent. —Stock d'objets d'échanges pour descendre le cours de la Léna. —Prix des denrées alimentaires à Irkoutsk. —Le vin de Champagne à Irkoutsk. —Friponnerie de commis de magasin. —Les exilés. —Les exilés polonais en Sibérie. —Triste sort de ces infortunés. —Un dentiste américain dans la capitale de la Sibérie orientale. —M. Ledyard et ses ancêtres. —Impression générale produite sur M. Jackson par la ville d'Irkoutsk. —L'hiver sur les bords de l'Angara.
On a beaucoup écrit pour vanter Irkoutsk, la capitale de la Sibérie orientale. Chaque voyageur qui a visité ces régions s'est cru, pour ainsi dire, obligé de tomber en extase devant cette ville, et devant la rivière Angara qui baigne ses faubourgs. On arrive donc à Irkoutsk avec des idées préconçues; on s'attend à y rencontrer de longues et larges rues bordées, d'un bout à l'autre, de superbes maisons, véritables hôtels princiers, appartenant aux propriétaires des mines d'or et toute une pléiade d'églises grecques, sans rivales pour la splendeur. Naturellement, M. Jules Verne, dans son récit des Merveilleuses aventures de Michel Strogoff, ne pouvait omettre de dire quelques mots de cette ville, et—toujours d'après Mme de Bourboulon—de nous la dépeindre comme une apparition enchanteresse sur laquelle vient se reposer l'œil surpris du voyageur qui, pendant des milliers de verstes, depuis Ekaterinbourg jusqu'à l'Angara, n'a rencontré que des steppes sans limite, des forêts ou des marais. C'est Mme de Bourboulon, à la vérité, qu'il faut rendre responsable de l'extravagance de ces descriptions des villes sibériennes, elle qui a décoré du titre pompeux d'Athènes de la Sibérie, cette vulgaire bourgade qu'on désigne sous le nom de Krasnoyarsk et qui nous présente Irkoutsk sous un jour qui le ferait prendre pour un Paris en miniature.
Au reste, voici ses propres expressions:
«En entrant dans la ville, après quarante jours de voyage à travers les déserts de la Mongolie, nous sommes surpris de trouver l'animation et le mouvement d'une grande ville. Ici on trouve un grand mouvement de voitures: tarantass, telegas, droschkies et les petits coupés de nos fabricants de Paris. Bon nombre de maisons sont à deux ou trois étages. La grande rue contient un certain nombre de beaux magasins avec glaces et enseignes, en russe et en français». Il est vrai qu'Irkoutsk était une bien plus jolie ville avant l'incendie de 1879; mais on doit reconnaître encore aujourd'hui que, vue du dehors et spécialement d'une certaine distance, elle est fort jolie, ayant de larges rues, beaucoup de belles maison, un palais où habite le gouverneur, quelques grands édifices publics ou militaires et environ vingt mille habitants. Mais la gloire d'Irkoutsk et la cause de sa renommée, sont ses églises au nombre de vingt ou vingt-cinq. Ces églises lui donnent un certain cachet religieux et respectable qui prévient en sa faveur. Irkoutsk, en un mot, est un vrai Brooklyn pour les églises.
L'ensemble de ces édifices surmontés chacun de cinq dômes grecs, produit un effet imposant. De plus, le nombre de ces monuments donne une preuve de la richesse de cette cité; ce doit être pour le cœur des gens bien pensants un indice consolant de régénération morale. Dès qu'un fripon quelconque a fait fortune en Sibérie soit dans les mines, soit dans l'épicerie en vendant des marchandises frelatées à un prix exorbitant ou du vin pétillant à raison de sept roubles la bouteille, et qui n'a de champagne que le nom, soit encore dans le commerce des boutons de cuivre et des anneaux ayant pour acheteurs les pauvres Yakoutes et les Tongouses qui habitent les bords de la rivière; aussitôt, dis-je, qu'un de ces coquins si communs à Irkoutsk s'est enrichi par un commerce malhonnête et s'est retiré des affaires, il jette un coup d'œil en arrière, il voit qu'il est temps de faire pénitence. C'est alors qu'il songe à accomplir un acte d'expiation dont le souvenir passera à la postérité. Il n'oublie pas d'ailleurs les distinctions terrestres telle que la nomination dans l'ordre de Sainte-Anne ou la croix de Vladimir qui doivent être sa récompense ici-bas, il consacre alors une partie de sa fortune à construire une église. C'est à la vérité à peu près la seule voie qui lui reste pour obtenir les honneurs qu'il convoite en ce monde et assurer le salut de son âme dans l'autre.
Telle est l'origine des superbes monuments religieux dont Irkoutsk est littéralement encombré et qui lui ont valu sa renommée de beauté que plus d'une ville pourrait lui envier avec d'au moins autant de raison, que la réputation de sainteté de ses riches citoyens repentants in extremis. Mais ôtez-lui ses églises et je crois que les voyageurs ne lui trouveront rien de plus attrayant qu'à Tomsk, Omsk où n'importe quelle autre des villes sibériennes qui sont toutes stéréotypées sur le même modèle. Toutefois j'ai lieu de croire que le nombre des constructions religieuses ne diminuera pas de sitôt, car vraiment si le nombre des commerçants continue à croître et si ceux-ci persistent à s'enrichir par les procédés qu'ils emploient actuellement, l'enceinte de la ville ne tardera pas à devenir trop étroite pour la multitude d'églises qui restent encore à bâtir comme témoignages matériels de l'aveu des iniquités commises. C'est donc à tort, il me semble, que Mme de Bourboulon a fait croire aux habitants d'Irkoutsk, que leur ville était un petit Paris sibérien, tandis qu'ils n'ont emprunté à la grande capitale que ses vices sans acquérir aucune de ses nombreuses qualités.
Je dois dire qu'aujourd'hui Irkoutsk n'a plus que le reflet de sa splendeur d'avant 1879. L'incendie qui éclata le 7 juin 1879, brûla les trois quarts de la ville, et aujourd'hui c'est à peine si la moitié des maisons détruites alors sont reconstruites. Nombre de propriétaires qui se sont trouvés dépouillés par cette catastrophe de leur demeure et de tout leur avoir, n'ont pu faire rebâtir leurs maisons dont les ruines noircies, attestent encore aujourd'hui les ravages du feu. Pendant longtemps le souvenir de ce sinistre occupera une place marquée dans la mémoire des habitants d'Irkoutsk. Je me rappelle encore la dépêche annonçant à New-York la nouvelle de cet événement. Si ma mémoire est fidèle, cette dépêche était ainsi conçue: «Irkoutsk, la capitale de la Sibérie orientale, a été presque entièrement détruite par le feu.»—Cette nouvelle ne causa aucune émotion. Les gens qui lurent la dépêche hochèrent tout simplement de la tête en se disant: «Irkoutsk, c'est la première fois que j'en entends parler», et on n'y songea plus.
Cet incendie fut néanmoins une épouvantable catastrophe: le feu consuma au moins cent édifices en pierre; trois mille maisons en bois, six églises grecques, deux synagogues, deux temples catholiques ou luthériens, les bâtiments de la douane et la halle aux viandes. La valeur des propriétés détruites a été estimée à 35 millions de dollars. Sur les trente-six mille habitants que comptait la ville, vingt mille purent être considérés comme sans asile; huit mille des habitants qui eurent à souffrir du feu étaient dans l'aisance; deux mille étaient militaires; mille, employés du gouvernement; mais on fut obligé de fournir du blé à prix réduit à six mille; deux mille cinq cents employés du gouvernement furent remerciés à la suite de cette catastrophe, en un mot quatorze mille restèrent sans emploi. Avant l'incendie, le gouvernement possédait à Irkoutsk nombre d'établissements importants: un gymnase, où l'on enseignait le chinois et le japonais; un séminaire; une école militaire; une école de navigation; un théâtre, et, en outre, plusieurs manufactures; tous ont été reconstruits.
Il faut faire remonter l'origine de cet incendie à une cause assez insignifiante et qui, partout ailleurs, n'eût pas eu les proportions désastreuses que prit cette catastrophe. Une pauvre femme eut le malheur de renverser une lampe de pétrole qui communiqua le feu à sa maison construite en bois; un vent violent soufflait alors, de sorte que les flammes gagnèrent les maisons voisines également construites en bois, et en fort peu de temps, l'incendie s'étendit par toute la ville. Irkoutsk n'est plus, comme je l'ai déjà dit, qu'une partie de lui-même, mais comme toutes les autres villes de la Sibérie, il est menacé d'être de nouveau réduit en cendres, les conditions où il se trouvait avant 1879 restant les mêmes aujourd'hui. J'ai eu l'occasion de me rendre compte de l'organisation et de la manière de procéder du corps des sapeurs-pompiers de cette ville. Deux jours avant mon départ, un incendie éclata dans un établissement de bains. Je me rendis aussitôt sur le lieu du sinistre en compagnie du lieutenant Danenhower et de Jack Cole, afin de voir la manière dont on chercherait à se rendre maître du fléau. Mais dans quelques instants, la maison fut réduite en cendres. Le pauvre Jack Cole était indigné et exhalait librement sa colère. Heureusement il s'exprimait en anglais. Il s'efforça inutilement d'expliquer à ceux qui l'entouraient, la manière simple et rapide par laquelle lui et ses camarades eussent en un instant réglé cette petite affaire.