Le corps des sapeurs-pompiers sibériens possède une organisation fort curieuse. Dans un village, à une centaine de verstes d'Irkoutsk, ayant eu à attendre mes chevaux pendant une heure environ, j'en profitai pour visiter la localité. Mon attention fut attirée par de grossières peintures en blanc sur fond noir, que je vis à l'entrée de chacune des maisons. Une de ces peintures représentait un clairon, une autre une hache, une troisième un cheval attelé à un traîneau sur lequel était un tonneau, d'autres étaient de simples numéros. Ces signes, hiéroglyphiques pour moi, avaient cependant une signification, dont j'eus l'explication plus tard; ces tableaux étaient destinés à rappeler les devoirs incombant à chaque villageois en cas d'incendie. Ainsi le tableau représentant un cheval attelé à un traîneau chargé d'un tonneau, signifie que le propriétaire de la maison où se trouvait ce tableau, doit se rendre sur le lieu du sinistre avec un tonneau plein d'eau, et ainsi chacun doit arriver pour combattre le fléau avec les instruments ou ustensiles indiqués sur le tableau placé sur sa maison. Quant à ceux dont les maisons portent seulement des numéros, ils n'ont qu'à se joindre aux pompiers dans le plus bref délai possible en emportant un seau avec eux. A Irkoutsk, dès qu'un incendie vient à éclater, les habitants en sont aussitôt avertis: pendant le jour au moyen de ballons placés sur une tour élevée; pendant la nuit, ces ballons sont remplacés par des lanternes à verres de couleur. Quant aux pompes à incendie, c'est une chose extravagante, encore inconnue dans ces régions.
Pour le voyageur, Irkoutsk a ses curiosités, tout comme une ville ordinaire. Krasnoyarsk par exemple, se vante d'avoir au milieu des montagnes qui l'avoisinent, un abîme dont on n'a pu encore trouver le fond. D'après ce que rapportent les habitants, on a pu laisser descendre un plomb attaché au bout d'une ligne jusqu'à une profondeur de cinq ou six milles, sans rencontrer d'obstacle. On eut poussé l'expérience plus loin, mais la corde fit défaut et avant que celle qu'on avait demandé à Saint-Pétersbourg n'arrivât, l'ancienne ligne se brisa, de sorte qu'on en resta là, et depuis on n'a fait aucune nouvelle tentative pour mesurer la profondeur du gouffre. D'un autre côté, si Krasnoyarsk a son abîme, Irkoutsk a sa rivière l'Angara, qui circonscrit les deux tiers de la ville, et qui, pour les habitants, est la plus froide, la plus rapide et la plus belle du monde. Mais la grande curiosité d'Irkoutsk, celle qu'aucun voyageur qui vient en cette ville en été, ne peut se dispenser de visiter, est le lac Baïkal. Celui-ci est environ à quatre-vingt dix verstes d'Irkoutsk, et c'est en réalité le plus froid, le plus profond et en même temps l'un des plus beaux lacs du monde. Les auteurs allemands l'ont nommé le lac de Constance de la Sibérie, et comme il alimente l'Angara, celle-ci doit naturellement être le Rhin de la Sibérie. Les chutes de Schaffhouse y sont représentées par les rapides que forme l'Angara en sortant du lac. Sur ces rapides, l'eau se précipite avec une telle impétuosité, qu'elle ne gèle jamais, lors même que la glace atteint six pieds d'épaisseur sur le lac. C'est à cinq milles environ du lac, au milieu d'un paysage montagneux plein de majesté, que se trouvent ces rapides. En cet endroit, la rivière est large de plus d'un mille, et l'énorme volume de ses eaux se précipite en bouillonnant sur un plan incliné de quatre milles environ de longueur. A la tête des rapides et au milieu du courant, existe une masse énorme de rochers qu'on nomme Shaman Karmen, parce que c'est sur ces rochers qu'autrefois, à l'époque où le Shamanisme florissait dans ces contrées, on faisait des sacrifices humains; les victimes étaient ensuite précipitées dans les eaux du torrent qui gronde au-dessous.
L'Angara est la seule rivière qui sorte du Baïkal. Les beautés de cette rivière ont servi, je crois, de thème à un jeune exilé russe, le comte Tohtaï pour écrire un poëme; de même, un des nombreux employés de télégraphe envoyés par la compagnie danoise, et resté ensuite au service de la Russie pour transmettre les dépêches anglaises à destination du Japon et de la Chine, un jeune Danois, M. Larsen, a composé, pendant son séjour à Irkoutsk, une valse entraînante, intitulée «Angara», dont la czarine régnante a gracieusement accepté la dédicace. C'est sans doute la seule composition musicale qu'ait inspiré la Sibérie; car la musique caractéristique de cette contrée est le grincement lugubre des chaînes attachées aux pieds des prisonniers, que la police russe traîne à travers la neige, pendant des milliers de milles le long des routes sans fin de la Sibérie.
Pendant l'été, les eaux de l'Angara sont froides comme la glace, et quiconque tenterait de s'y baigner serait assuré d'y contracter une maladie; en hiver également, ceux qui voyagent sur la glace qui recouvre son lit peuvent constater que la température y est de quelques degrés inférieure à celle qui règne sur ses rives. On doit attribuer la cause de ce phénomène à ce que les eaux de l'Angara saillent des profondeurs insondables du Baïkal où les cinq mois de l'été ont à peine le temps de les dégeler. En hiver, ce lac présente la miniature fidèle de l'Océan Arctique avec ses monticules de glaçons superposés et ses immenses crevasses. Là aussi les caravanes de traîneaux s'en vont à la dérive sur d'énormes glaçons comme elles pourraient le faire au-delà du cercle arctique. La couche d'air qui recouvre cette vaste nappe d'eau est si froide que les oiseaux de passage qui veulent la traverser en hiver, tombent quelquefois asphyxiés sur la glace. Quelques auteurs ont prétendu qu'on y rencontrait des phoques présentant les mêmes caractères spécifiques que ceux de l'Océan glacial: toutefois je n'ai aucune preuve de ce fait.
En hiver, dès que les eaux du Baïkal sont glacées, sa surface donne passage aux nombreuses caravanes qui se rendent de Russie en Chine et vice versa. Pour faciliter l'immense trafic qui se fait par cette voie, l'administration des postes de Russie entretenait autrefois en hiver, au milieu même du lac, une station où les voyageurs trouvaient les relais de chevaux dont ils avaient besoin. Mais il arriva une année, où, à la suite d'un dégel subit, la station entière: chevaux, yemschiks et constructions disparurent sous la glace sans que depuis on ait pu en retrouver la moindre trace. Cette catastrophe fut cause de la suppression de cette station. En été, quand le temps est calme, un vieux bateau à vapeur portant le nom de «Général Korsakoff» fait le service du lac, mais ce bâtiment ne peut affronter les tempêtes violentes et les rafales qui s'y élèvent quelquefois. Il existe à Irkoutsk un dicton d'après lequel ce n'est que sur le Baïkal et dans une vieille embarcation qu'un homme apprend véritablement à prier du fond de son cœur.
Le lac Baïkal est l'objet d'un culte superstitieux parmi les indigènes; ils lui donnent le nom de Svyatoe More, c'est-à-dire Mer-Sainte. La légende dit que jamais le corps d'un chrétien n'est perdu dans ses eaux; car si quelqu'un vient à s'y noyer, ses flots ont toujours soin de le rapporter sur le bord. Ce lac est la plus vaste nappe d'eau douce de l'ancien monde, et en Asie elle ne le cède en étendue qu'à la mer Caspienne et à la mer d'Aral. Ses rives sont élevées et accidentées et souvent fort pittoresques; sur divers points elles atteignent jusqu'à mille pieds d'élévation... Les chasseurs d'Irkoutsk peuvent trouver dans les forêts qui couvrent ses rives, les animaux sauvages de toutes les tailles; les ours, les cerfs, les renards, les loups, les élans y abondent. On rencontre aussi, dans le voisinage, des sources d'eaux minérales qui jouissent d'une grande réputation parmi les gens habitants d'Irkoutsk. Celles de Yurka sur la Selinga, à 200 verstes de Verchare Zdevisk et à quelques milles seulement de la rive orientale du lac Baïkal, constituent une station thermale affectionnée aussi bien des Russes que des Bouriaites. L'eau de ces sources a une température de 48° Réaumur et contient une forte proportion de soufre... D'après les savants de l'endroit, une cure doit s'effectuer dans les vingt et un jours, si non le patient doit y revenir l'année suivante. On raconte l'histoire d'un Bouriaite dont le traitement et la guérison méritent d'être rapportés. Cet homme, étant complétement perclus, fut apporté à la station, car il ne pouvait se tenir à cheval. Chaque jour on le portait dans la piscine où on le laissait jusqu'à ce qu'il s'évanouit. Alors on le retirait et on le couvrait de neige de la tête aux pieds, et enfin on le conduisait dans une chambre chauffée à une température presque intenable, on l'y maintenait enveloppé de fourrures. Au bout d'une semaine de ce traitement, dit-on, le patient était déjà capable d'aller seul au bain, et au bout de vingt et un jours il s'en retournait complétement guéri. Un pareil traitement ne pourrait néanmoins être supporté par un autre que par un Bouriaite.
Après le Baïkal et l'Angara, Irkoutsk se vante encore du voisinage de Kiakhta et de Mainsatchine, les deux villes frontières de la Russie et de la Chine, deux places dignes d'être visitées. La distance qui la sépare de ces deux villes, est de six à sept cents verstes, ou un peu plus de quatre cents milles. Avec une voiture ou un traîneau, on peut faire ce voyage, aller et retour, en six jours; et les voyageurs qui visitent Irkoutsk se dispensent rarement de faire ce voyage afin de pouvoir dire qu'ils ont mis le pied sur le sol du Céleste-Empire. Tout le commerce par terre entre la Russie et la Chine se fait à Mainsatchine, et c'est pour cette raison que les deux villes de Mainsatchine et Kiakhta, ont été fondées. Mainsatchine compte environ deux mille habitants, tous Chinois, appartenant au sexe masculin, car la présence des femmes dans cette ville et dans la circonférence de cinq cents verstes tout autour, a été interdite lors de la signature du traité de commerce de Kiakhta. En outre, des thés et des lanternes de diverses couleurs, les marchands chinois de Mainsatchine fournissent encore à l'Europe, une grande quantité d'objets et de peintures d'un caractère qui n'est pas précisément de nature à orner les murs de votre salon. On raconte même, à ce sujet, l'histoire d'un fonctionnaire russe, qui, étant allé visiter Kiakhta avec sa femme et sa fille, ne put dissuader celles-ci de se rendre à Mainsatchine. Elles ne voulurent entendre parler à aucun prix de retourner sur les bords de l'Angara sans avoir pénétré dans la ville prohibée du Céleste-Empire. Le fonctionnaire dut donc céder. Et les deux dames, ayant revêtu des uniformes militaires, toute la famille se fit conduire à Mainsatchine. Mais ces païens de Chinois eurent bien vite reconnu leur supercherie et vu que deux de leurs visiteurs appartenaient à un autre sexe que celui dont ils portaient le costume, néanmoins, ils n'en laissèrent rien voir, et, agissant absolument comme s'ils n'eussent pas éventé la ruse, conduisirent de la façon la plus naturelle du monde les trois visiteurs dans une maison spécialement consacrée à la vente de ces sortes d'objets, qui, disions-nous, tout à l'heure, ne seraient pas précisément à leur place le long d'un mur d'un séminaire ou d'un pensionnat de jeunes filles. Les deux dames durent se résigner à examiner sans sourciller les divers objets qu'on exhiba devant elles, mais se promirent bien de ne jamais plus revenir à Mainsatchine. Toutefois, les femmes peuvent visiter cette ville, pourvu que l'un des riches marchands chinois de cette place veuille bien favoriser leur entrée et le recevoir chez lui. C'est ainsi que Mme de Bourboulon visita Mainsatchine. On est même surpris que M. Jules Verne n'y ait point conduit son héros, après l'avoir amené sur les bords de Baïkal, qui se trouve à une si faible distance.
Quand aux objets dignes d'être vus que possède Irkoutsk à l'intérieur de ses murs ou dans ses environs immédiats, on peut citer un arc de triomphe, élevé pour perpétuer le souvenir de l'annexion des territoires de l'Amour à la Russie; et une jolie petite chapelle située au milieu de la ville. Cette chapelle échappa miraculeusement, dit-on, à l'incendie de 1879. Mais la vraie curiosité d'Irkoutsk est la châsse du grand Innocent, un saint dont le corps est encore aussi frais que le jour de sa sépulture. Cette précieuse relique est conservée dans le monastère de Vosnesenati, qui est bâti sur l'Angara elle-même. Le corps de ce saint repose dans un sarcophage enrichi d'or et d'argent et surmonté d'un dais de superbes étoffes admirablement brodées. Mais de tout le corps on ne laisse voir au public qu'une main desséchée sur laquelle les dévots viennent appliquer respectueusement leurs lèvres. Pendant les premiers temps de son apostolat, Innocent se voua au service des missions. En 1721, il fut envoyé par le synode de l'Église grecque pour évangéliser les Chinois. Mais, trouvant les barrières de la Chine fermées, il revint à Irkoutsk, où il se fixa. Là il consacra son temps et sa fortune aux pauvres. Il allait presque sans vêtements, car il donnait tous ceux qu'il possédait aux malheureux qu'il rencontrait grelottant le long de son chemin. Cet homme de bien étant mort, son souvenir resta cher à tous ceux au milieu desquels il avait vécu et travaillé. Or, il arriva que quelque cinquante ans après sa mort des fouilles furent pratiquées dans le sol du monastère où il avait été enterré et que son corps fut retrouvé intact. La nouvelle se répandit aussitôt par toute la ville qu'un miracle s'était opéré; et bientôt toutes les églises de la Sibérie orientale retentirent des louanges du saint homme qui avait été l'objet d'une telle faveur de la part du Très-Haut. Les pèlerins arrivèrent de toute part pour voir la châsse où le corps d'Innocent avait été déposé; les portraits du saint furent vendus par milliers; et l'on attribua aux crucifix d'Innocent des vertus merveilleuses pour guérir les maladies et les infirmes, et, en outre, celle de réconforter ceux dont le cœur était las de ce monde et de ses misères. Enfin le clergé déclara hautement qu'Innocent avait été un saint pendant sa vie.
Mais alors quelques mauvais plaisants, comme il n'en manque pas à Irkoutsk, surgirent et voulurent savoir pourquoi le corps d'un certain haut fonctionnaire russe, notoirement connu pour avoir été un fieffé voleur pendant tout le temps qu'il avait occupé son emploi, ne recevait point aussi les honneurs réservés aux saints, puisque son corps, exhumé en même temps que celui d'Innocent, avait présenté le même état de parfaite conservation. Ces mécréants allèrent même jusqu'à prétendre que le corps du saint homme, ayant été inhumé dans un endroit où le sol ne dégèle jamais à quatre pieds de profondeur pourrait bien ne s'être ainsi conservé que parce qu'il ne pouvait faire autrement. Mais on imposa silence à ces personnages irrévérencieux, et le corps de pauvre fonctionnaire fut voué à l'oubli pendant que la renommée d'Innocent grandissait tous les jours, sans que rien pût lui porter atteinte. Elle prit même un tel développement à Irkoutsk que pas une femme vertueuse, condamnée à garder le lit, n'eût voulu se dispenser d'avoir sous son oreiller un crucifix d'Innocent auquel, naturellement, on s'empressait d'attribuer sa guérison quand elle se relevait. Aujourd'hui encore on cite de ces guérisons.
Une fois la réputation de thaumaturge octroyée à Innocent bien ancrée dans l'esprit des habitants d'Irkoutsk, le clergé du monastère prit le soin d'établir les statuts légaux et ecclésiastiques nécessaires pour lui assurer une place dans le calendrier. On s'adressa donc au czar pour obtenir de lui, en sa qualité de chef spirituel de l'Église grecque, le droit pour Innocent, quoique mort, de vivre en esprit au plus haut rang de la gloire spirituelle. Le czar se rendit aux sollicitations de son clergé, et un beau jour arriva, au monastère de Wosnesenati, un courrier spécial, apportant un ukase impérial, octroyant au moine défunt le droit d'avoir une auréole autour de la tête sur ses images; mais déclarant en même temps qu'il serait le dernier saint qu'on pourrait découvrir dans les limites de l'empire russe. Et voilà comment Innocent est resté le dernier sur la liste des saints de race russe.