Des fruits conservés en flacons, 2 roubles 1/2 la pièce, et le détaillant se plaint parce que le flacon lui coûte un rouble de transport pour venir de Saint-Pétersbourg.

De fruits conservés, de provenance américaine, je n'en ai pu trouver nulle part. Des couteaux fort ordinaires, avec un manche en os, sans nom de fabricant, ou des couverts en fer, à manche d'os également, se vendent à raison de 15 francs la douzaine. Les seuls articles de fabrique américaine que j'aie rencontrés à Irkoutsk sont des machines à coudre; encore ne pourrais-je pas affirmer que ces machines n'auraient point été construites en Allemagne et vendues avec l'étiquette d'une maison américaine. Toute la coutellerie qu'on trouve ici semble provenir de Solingen, en Allemagne; elle est, d'ailleurs, d'un prix modéré et d'excellente qualité; les fabricants de lames de Sheffield n'auraient donc guère de chance ici. Tous les instruments, tels que: haches, scies, etc., portent des noms de fabricants allemands ou russes. Les vins portent d'ordinaire une belle étiquette française, mais viennent à peu près tous du Caucase ou de la Crimée. Là, ils sont payés à raison d'un franc la bouteille; mais à Irkoutsk, on les vend 3 ou 4 roubles. Un champagne très doux et très mauvais, qui cependant n'a jamais traversé l'Oural, est coté 7 roubles la bouteille. Je peux affirmer qu'il y aurait ici un débouché important pour les vins de Californie, pourvu qu'ils portassent une étiquette française; autrement ils ne seraient pas acceptés du public. Le porter anglais coûte 4 roubles le quart de bouteille, et passe aux yeux des dandys irkoutskiens comme le breuvage du high life.

En outre des prix exorbitants que le voyageur est obligé de payer pour tous les objets dont il a besoin, celui-ci se trouve continuellement exposé à être victime des escroqueries et des vols les plus éhontés. Le lendemain de mon arrivée à Irkoutsk, j'eus à me rendre dans deux des plus grands magasins de la ville. Dans le premier, je voulais m'approvisionner de plumes, d'encre, de crayons, etc. J'y fis pour neuf roubles d'achat, que je soldai en remettant un billet de cent roubles. Quand on me rendit la monnaie, on ne me remit que quatre-vingt-un roubles. Quand l'employé me vit compter ma monnaie, il me présenta un billet de dix roubles, s'excusant de s'être trompé. Dans un autre magasin, j'allai pour acheter une demi-douzaine de cigares; là encore, le garçon voulut faire un petit profit en retenant vingt kopecks sur la monnaie qu'il devait me rendre, et il attendit que je lui fasse remarquer son erreur. Il me semble que ce genre de tromperie est assez en usage parmi les employés des magasins d'Irkoutsk. Mais comment pourrait-il en être autrement, au milieu d'une population formée, dans de larges proportions, de gens déportés dans cette contrée pour des crimes qu'ils ont commis en Europe? Une telle multitude de malfaiteurs ne suffirait-elle pas pour gangréner la population la plus probe et la plus vertueuse? A plus forte raison, elle ne peut que démoraliser celle d'Irkoutsk.

J'ignore à combien d'exilés Irkoutsk peut donner asile, mais je crois pouvoir affirmer, sans crainte d'être démenti, que les exilés forment au moins un cinquième de la population de cette ville. Les auteurs admettent, en général, que le nombre des exilés politiques est à celui des exilés pour crimes de droit commun comme 1 est à 10; or, on compte, au moment où j'écris, deux cent soixante-dix-neuf exilés politiques en cette ville. Si la proportion est juste, il est facile d'en déduire le nombre des exilés qui se trouvent dans la capitale de la Sibérie orientale. Presque tous ces exilés politiques et autres vont en liberté dans l'enceinte de la ville. Ils sont néanmoins soumis à une rigoureuse surveillance de la police.

Mon but n'est point de faire ici de la statistique au sujet des exilés envoyés en Sibérie par le gouvernement russe; ce n'est point, en effet, le motif qui m'amène dans cette contrée; toutefois, je me sens forcé, pour ainsi dire, d'appeler l'attention du public sur les renseignements absurdes publiés sur cette matière par le pasteur anglais Landrell, dans un livre intitulé Through Siberia. D'après cet auteur, quatre-vingts prisonniers politiques seulement ont été envoyés en Sibérie dans le courant de l'année 1880. Cette assertion est fort erronée, car les nihilistes déportés sont presque tous rangés dans la classe des exilés politiques, et ils sont fort nombreux. Des deux cent soixante-dix-neuf prisonniers politiques dont j'ai parlé, je crois pouvoir affirmer que les deux tiers sont des Polonais, qui ont vieilli en exil et qui ont fini, pour la plupart, par s'adonner au commerce et se créer des positions lucratives.

Les Polonais forment l'aristocratie des exilés: ce sont les hommes les plus instruits du pays, et tous sont dignes de sympathie. Plusieurs groupes de ces infortunés prenaient leurs repas à l'hôtel où j'étais descendu: ce sont de beaux spécimens de leur race, mais tous vieillis et cassés. Ils ont renoncé à tout jamais à l'espoir de retourner dans leur patrie, non pas parce qu'ils n'en pourraient obtenir la permission, mais parce qu'ils manquent des moyens de transport nécessaires. Ces vieux patriotes songent toujours à la grandeur future de la Pologne, mais avec le désespoir de se sentir aussi inoffensifs que des enfants, et incapables de travailler à cette grande œuvre. L'arrêt qui a frappé ces hommes, qui les a arrachés à la patrie et au foyer qu'ils chérissaient, et pour lesquels ils ont vaillamment combattu, les a condamnés à une vie plus qu'inutile au milieu des solitudes de la Sibérie, semble terriblement cruel. Personne ne peut saisir l'exacte, mais terrible signification des mots: exil en Sibérie, à moins d'avoir vu ces hommes devenus vieux et désespérés dans ces régions lointaines, ou d'avoir considéré leurs corps usés et desséchés par la douleur de se sentir à des milliers de milles du lieu où ils ont laissé leur cœur et leur âme. Ah! je maudirais le ciel et la terre, si j'étais condamné à finir mes jours dans ce pays de la mort, loin de tout ce qui est beau, de ce qui est bon, de ce qui est sain dans l'univers; loin du monde où la tendresse et l'amour règnent en douces maîtresses près du foyer domestique.

Cependant il n'existe point d'autres portes pour sortir de ce pays maudit que le pardon, qui souvent vient trop tard, ou la mort qui, le plus souvent, délivre l'exilé de ses maux, et, en échange, lui donne une tombe dans un sol glacé qui ne dégèle jamais.

Telles sont les pensées qui assaillent mon esprit, quand je songe au sort des exilés Polonais qui restent encore dans ce pays.

Je n'ai aucune sympathie pour les criminels ordinaires, pas plus que pour les nihilistes, et me borne à plaindre toute une contrée, quelque inhospitalière qu'elle soit, mais cependant digne d'un avenir meilleur, de se sentir souillée par leur présence. Cependant chaque jour ici on peut voir, le long des routes, des convois de criminels qui se rendent à l'endroit qui leur a été assigné comme lieu d'exil. Le 6 mars, le fameux docteur Weimar, qui s'est trouvé impliqué dans les complots des nihilistes contre la vie du dernier czar, passa à Irkoutsk se rendant dans quelque localité encore plus reculée, mais dont je ne pus savoir le nom. Sans doute on le conduisait dans quelque village perdu de la province d'Amour, où il pourra faire d'intéressantes études au milieu des populations pourries de cette contrée.

Un des plus intéressants parmi les exilés que j'aie rencontrés à Irkoutsk, est, vous serez surpris en l'apprenant, un Américain, mais celui-là, est un exilé volontaire, c'est un dentiste du nom de Ledyard, qui est venu s'établir en cette ville, amenant avec lui sa femme et son enfant. Il y a deux mois seulement que le docteur Ledyard est venu de Chine pour s'installer ici et chercher fortune dans la Sibérie orientale. Je crains bien que cet exilé d'un nouveau genre ne reste pas longtemps sur les bords de l'Angara, car il a hérité de ses ancêtres d'un goût trop prononcé pour les voyages pour songer à s'installer à poste fixe dans un endroit quelconque. Le docteur Ledyard, originaire des bords du Pacifique, de San-José, je crois, est, en effet, un petit-fils de John Ledyard, l'un des officiers du capitaine Cook, lequel professa pendant toute sa vie un tel amour pour les aventures que sous ce rapport il ne fut surpassé par aucun de ses contemporains.