«Au moment de la découverte de cette île, dit le lieutenant Danenhower, j’étais confiné dans ma cabine, mais toutes les nouvelles m’étaient apportées par Dunbar, Melville, ou Chipp, qui entraient dans des détails tellement circonstanciés que je pouvais presque me représenter cette terre aussi fidèlement que si je l’avais vue. C’est ainsi que j’appris qu’elle était rocheuse et de peu d’étendue, qu’au prime abord elle avait paru très élevée dans sa partie méridionale, et s’en allant en pente douce vers le nord; mais que les jours suivants on avait observé des montagnes derrière cette déclivité, et l’on avait été porté à lui accorder une surface plus grande qu’on ne l’avait supposé. On prit des profils de cette île, des diverses positions où l’on se trouva par rapport à elle; mais c’eût été un acte de folle témérité d’y tenter une descente, car le navire était à ce moment entraîné avec rapidité dans la direction du nord-ouest. En outre, la nappe de glace qui nous retenait prisonniers changeait d’aspect à chaque instant.
»La deuxième île découverte quelques jours plus tard semblait plus vaste, et on eût dit que le courant qui emportait le navire était ralenti par son extrémité septentrionale. A cette époque le lieutenant Chipp, le Dr Newcomb et plusieurs matelots étaient malades et couchés à la suite d’indispositions qu’on sut plus tard avoir été causées par des sels de plomb contenus dans certaines de nos conserves. Pour moi j’étais toujours dans le même état.
»C’est pour cette raison que Melville eut la bonne fortune de visiter le premier l’île qui a reçu le nom d’île Henrietta, et d’y planter le drapeau américain, mission dont il s’acquitta, d’ailleurs, avec beaucoup de bonheur. Au moment du départ, le capitaine évaluait approximativement à douze milles la distance entre le navire et la côte, mais le mauvais temps l’avait empêché de la mesurer. Ce trajet fut aussi pénible qu’on peut l’imaginer; Melville et ses compagnons eurent à faire l’escalade d’énormes monticules de blocs de glace, toujours en mouvement, pour laquelle les chiens du traîneau leur étaient non-seulement inutiles mais nuisibles. Aussi en arrivant à terre, étaient-ils épuisés de fatigue, ce qui décida Melville à donner l’ordre à sa troupe de s’arrêter après une courte excursion, et de se coucher pour dormir. Son intention était de se reposer jusqu’à dix heures le lendemain matin; mais, surexcité sans doute par l’inquiétude, il se réveilla; sa montre marquait sept heures—sept heures du soir vraisemblablement.—Sans plus tarder, il éveilla ses compagnons. Ceux-ci admirent de confiance qu’ils avaient passé douze heures dans leurs sacs, quoiqu’à la vérité le temps leur avait semblé bien court. On se remit donc en marche pour visiter l’île dans laquelle on remarqua deux montagnes, qui reçurent, l’une le nom de mont Sylvie, du nom de la fille du capitaine, et l’autre celui de mont Chipp, en l’honneur de notre premier lieutenant. Divers autres points furent encore baptisés, ainsi deux promontoires furent dédiés à M. Bennett, une pointe basse reçut le nom de pointe Dunbar, et enfin un cap élevé d’environ 1,200 mètres, et complétement dénudé, rappellera aux générations futures l’infirmité dont est affligé M. Melville, duquel il a reçu le nom. Toutes ces dénominations ont été choisies par les matelots, et, dans la suite, elles ont été scrupuleusement respectées.
»Avant de quitter l’île Henrietta, Melville construisit un cairn sous lequel il déposa une boîte de cuivre contenant quelques numéros du Herald apportés de New-York par M. Collins, et un cylindre du même métal renfermant les documents d’usage, plus une lettre du capitaine, dans laquelle celui-ci manifestait sa résolution de rester sur la Jeannette jusqu’au dernier moment, et exprimait l’espoir d’arriver à de hautes latitudes.
»Pendant le trajet du navire à la côte, Dunbar s’était tenu constamment en avant des autres pour explorer la glace et chercher le meilleur chemin; mais il s’était tellement fatigué les yeux à cet exercice pénible, que ceux-ci lui refusèrent tout service; il fut même frappé d’une cécité complète. Cet accident affecta tellement ce vieux loup de mer, à qui les forces physiques n’avaient jamais fait défaut, que dans son découragement il supplia Melville de l’abandonner, ce que celui-ci, naturellement, se garda de faire. Le reste de la petite troupe supporta sans se plaindre les fatigues de cette excursion. D’ailleurs, je dois dire que ces hommes étaient l’élite de l’équipage.
»Pendant l’absence de Melville, la terre nous parut un moment si rapprochée de nous, que Markham Lee me dit: «Mais je veux y aller et en revenir avant dîner.» Ce jour-là, je montai sur le pont et pus juger, de mes propres yeux, que l’île se trouvait encore à vingt ou trente milles; aussi je conseillai à Lee de renoncer à son projet. Melville, que je consultai après son retour sur la distance qu’il avait parcourue, me déclara qu’il ne pouvait l’évaluer à dix milles près; mais cependant qu’elle devait varier entre dix-huit milles au minimum et vingt-huit au maximum. Au reste la route qu’il avait suivie en revenant était tout autre que celle qu’il avait parcourue en allant, car la Jeannette, toujours emportée par les glaces, s’était rapprochée de l’île. J’obtins encore de sa bouche quelques détails sur la configuration de celle-ci, et sur ses productions:
«L’île Henrietta, me dit-il, est élevée et rocheuse, et certains points peuvent atteindre 2 à 3,000 mètres d’altitude. Elle est couverte, dans toute son étendue, d’une couche de neige et de glace qui atteint, dans certains endroits, de cinquante à cent pieds d’épaisseur. Elle possède, en outre, trois glaciers, dont deux petits à l’est, et un très vaste au nord, qui s’étend jusqu’au point où nous avons débarqué, d’où il offre à l’œil un spectacle majestueux et grandiose. Près de la côte, sous le cap Melville, la mer présente dix-huit brasses de profondeur, et la côte est taillée à pic. En fait d’animaux, nous n’avons pas aperçu un seul mammifère, phoque ou autres, et nous n’avons pas rencontré la moindre trace d’ours. Les oiseaux y sont principalement représentés par une multitude de pingouins et de guillemots, qui trouvent un asile sûr pour leurs nids sur les promontoires de Bennett. Shawell y tua plusieurs individus de la dernière espèce, et Bartlett y découvrit une multitude de nids et d’œufs, mais tous placés dans des endroits inaccessibles. Quant au règne végétal, le nombre des espèces que nous y avons rencontrées se réduit à cinq: deux petites mousses, deux beaux lichens et une graminée. On ne trouve pas même de bois flotté sur la côte.»
M. Newcomb nous rapporte que pendant les quelques jours passés dans le voisinage de l’île Henrietta, il avait observé que le nombre des guillemots s’était accru dans une notable proportion. Ces oiseaux, poussés sans doute par la curiosité, venaient tournoyer autour du navire. «Je remarquai, dit-il, que chaque matin ils se dirigeaient vers le nord-est, d’où ils revenaient le soir. Supposant qu’ils y allaient pour chercher leur nourriture, je voulus m’en convaincre, et, quelques jours après, j’eus l’occasion de vérifier le fait, car, en ayant tué quelques-uns, je trouvai leur estomac rempli de débris de crustacés et de morceaux d’un petit poisson (G. Gracilis.) Dans une circonstance, je vis même un guillemot plonger dans les flots laissés à découvert par une crevasse de la glace, et revenir à la surface avec un de ces poissons dans son bec, qu’il se mit aussitôt en devoir de tuer en le frappant contre la surface de l’eau; mais je ne sais s’il l’avala tout d’un coup, car, effrayé de ma présence, il s’envola presque aussitôt. Le jour du départ de Melville pour l’île Henrietta, je tuai aussi un bruant (P. Nivalis) adulte. J’avais déjà remarqué cette espèce, mais sans pouvoir me la procurer.»
Après le retour des explorateurs, la glace qui environnait se rompit dans toutes les directions. Les crevasses qui se formèrent alors et la proximité de la terre rendirent nos chasses plus fructueuses, et je fus même très heureux dans quelques-unes de mes excursions. Ce fut, à un autre point de vue, une heureuse circonstance, car nous pûmes nous procurer des vivres frais, dont nous avions grand besoin.