CHAPITRE V.
Perte de «la Jeannette».
La Jeannette se trouve libre au milieu des glaces.—Moment d’espoir.—Les glaces se rapprochent.—Horrible pression.—La Jeannette s’incline sous la pression.—Plus d’espoir de la relever.—On se prépare à l’abandonner.—On l’abandonne définitivement.—Le capitaine reste seul près d’elle.—Elle sombre.—Fragment du journal de de Long.—Position de la Jeannette la veille de la catastrophe.—Premières étreintes.—La Jeannette menace de se séparer en deux sous l’effort d’une nouvelle poussée.—Moment de refait.—La pression redouble.—L’eau pénètre à travers la soute à charbon de tribord.—L’eau gagne le faux-pont.—Le navire est abandonné.—État des provisions sauvées.—La première nuit sur la glace.—Préparatifs de la retraite.—Ordre du jour.—Ordre de marche.—Le départ est fixé au samedi 18 juin.
Comme la glace contournait avec une grande rapidité la pointe de l’île Henrietta, le retour de Melville et des siens fut salué avec joie, car on n’était pas sans inquiétude pour eux. Pendant ce temps-là, MM. Collins et Newcomb étaient occupés à prendre des vues de la terre à l’ouest des promontoires Bennett, à mesure qu’elle se présentait sous un nouvel aspect, car le navire s’en éloignait rapidement. Mais revenons au livre de loch du capitaine de Long:
Mardi, 7 juin 1881.—77° 11´ 10´´ latitude nord. Pas d’observations de longitude.
En prévision de la rupture définitive de notre glaçon et dans la crainte de nous voir lancés dans le chaos de glace qui nous environnait de toute part, notre chaloupe à vapeur, nos kayaks et nos oomaks ont été hissés à bord, où nous avons aussi rapporté tous les objets restés autour du navire, que nous n’aurions pu enlever assez vite dans un moment de crise.
Mercredi, 8 juin.—Pas d’observations.
Le brouillard a été si intense ce matin jusqu’à 10 heures qu’il nous a été impossible de déterminer notre position par rapport à l’île Henrietta; mais une éclaircie s’étant produite, nous l’avons aperçue juste en face de nous, à quatre milles de distance. Comme je l’ai dit hier, nous étions entraînés juste dans le travers de la pointe septentrionale de l’île.
Les larges crevasses que nous voyions autour de nous se sont refermées, et la glace ne présente plus à nos yeux, de l’ouest au nord-ouest, qu’une immense surface interrompue ça et là, par de gros monticules de glaçons, mais sans une flaque d’eau libre.
Au sud-ouest on découvre au contraire un espace libre. Quelques crevasses allant dans cette direction ne sont pas encore refermées. Au-delà de la pointe de l’île Henrietta, qui lui barrait le passage, la nappe de glace s’est reformée, et reprend sa marche accoutumée dans la direction du nord-ouest.