Vendredi, 10 juin.—77° 14´ 20´´ latitude nord, 156° 7´ 30´´ longitude est. Arrière 13° 30´ ouest (vrai).

A 11 heures du soir, le navire a reçu plusieurs chocs violents; à 11 heures 1/2 la glace s’est rompue à 80 mètres du navire dans la direction de l’ouest, laissant une ouverture d’une dizaine de pieds de largeur. Plusieurs nouvelles secousses se sont fait sentir, et la quille s’est trouvée élevée d’un pouce. A minuit, un mouvement très accentué des glaces s’est produit: c’est un signe précurseur de la débâcle.

Samedi 11 juin.—77° 13´ 45´´ latitude nord, 155° 46´ 30´´ longitude est.

A minuit 10 minutes, la glace s’est entr’ouverte subitement le long des flancs du navire, et celui-ci s’est trouvé à flot. Tout l’équipage a été appelé sur le pont et s’est empressé de sauver les quelques objets restés sur la glace. La Jeannette a repris à peu près sa contenance habituelle: son tirant d’eau restant de 8 pieds 11 pouces à l’avant et de 12 pieds 5 pouces à l’arrière. Cependant on peut remarquer un énorme bloc de glace resté attaché sous la quille. A la première alerte le sabord du fronteau de l’avant a été fermé, mais on remarque que l’eau diminue dans le navire, un simple filet d’eau qui s’infiltre à l’arrière est la seule trace qui reste de la voie d’eau.

Autour de nous existent de vastes nappes d’eau et la glace semble très divisée. On a remonté le gouvernail pour le cas où nous pourrions changer de place. Cette opération nous a donné quelque travail, car il fallait enlever la glace accumulée autour des tourillons, mais enfin elle a réussi et nous sommes prêts à nous mouvoir.

Autant qu’on en peut juger, l’arrière du navire n’a aucune avarie sous les voûtes d’arcasses. Une ligne de bossoir et une ligne de quart ont été jetées, aussitôt qu’on a pu le faire, pour amarrer le navire aux glaces qui se trouvent encore à tribord et le maintenir autant que possible dans son ber. En inspectant la coque le long de l’arrière du côté de babord, on a remarqué qu’une des estropes en fer a été brisée, mais c’est la seule avarie que nous ayons observée; j’en conclus que l’énorme masse de glace qui pesait sur l’arrière avait écarté l’extrémité des planches du gabord, mais que celles-ci avaient repris d’elles-mêmes leur position dès qu’elles avaient été libres, aveuglant ainsi la voie d’eau, dont il ne restait presque pas de traces. Le niveau de l’eau se trouvant actuellement au-dessous de la ligne de flottaison, on ne peut prévoir aucune difficulté pour maintenir le navire à flot et le conduire dans quelque port aussitôt qu’il sera sorti de la banquise.

La sonde donne trente-trois brasses, fond de vase, et révèle un courant rapide dans la direction du nord-nord-ouest.

George W. de Long,

Lieutenant de la marine des Etats-Unis, commandant.