Ici se terminent les notes inscrites sur le livre de loch par le commandant de Long. Au reste, l’heure du dénoûment approchait. Nous allons donc reprendre notre récit sur les renseignements fournis par le lieutenant Danenhower, jusqu’à ce que nous puissions le faire dans le journal de de Long lui-même.
Nous arrivions au moment solennel où la Jeannette, délivrée des étreintes de son étau cyclopéen allait se trouver abandonnée à elle-même dans un milieu cent fois plus périlleux encore que son berceau de glace. Impossible à elle, en effet, de se frayer un passage à travers cette multitude de glaçons que nous voyions passer près de nous, se heurter et voler en éclats. Si sa mauvaise fortune eût voulu qu’elle se trouvât prise entre deux de ces énormes blocs de glace au moment de leur rencontre, elle eût été brisée, comme un joujou de verre, dans une collision entre deux trains.
Ce fut le 11 au matin qu’elle se trouva subitement délivrée; je la sentis vibrer tout entière, comme si elle eût glissé sur le flanc d’une montagne, ou sur le patin qui avait servi à la mettre à flot. Au bruit insolite qui se produisit alors, je sentis un frisson parcourir tout mon être; mais, au bout de quelques secondes, reprenant possession de moi-même, je sautai à bas de mon cadre et m’habillai pour monter sur le pont. En y arrivant, je vis que la Jeannette flottait tranquillement à la surface des flots bleus. Elle était donc enfin débarrassée de ses entraves, après vingt et un mois de détention. Un fait important à constater, c’est que pendant ce laps de temps, nous avions parcouru une aire immense de l’Océan, où nous décrivions quelquefois des cercles presque parfaits. Il nous était donc permis d’affirmer qu’il n’existe aucune terre sur toute la surface de cette aire. Nous avions, en outre, fait des sondages répétés pour déterminer la profondeur et la nature du fond de l’Océan. Les courants avaient aussi été l’objet de nos études constantes. Nous n’avions pas non plus oublié les êtres vivants qui habitent ces régions. Les eaux elles-mêmes furent analysées par nous. Maints autres points intéressants avaient été l’objet de nos recherches. Enfin, comme couronnement, nous pouvions porter à notre actif la découverte de deux îles. C’est donc avec plaisir et orgueil que nous envisagions ces résultats, et que nous pouvions nous dire que notre voyage n’aurait pas été complétement infructueux. Nous étions assurés, en effet, de pouvoir contribuer, dans une large mesure, à faire connaître cette région jusqu’alors inconnue de l’Océan Arctique, et si jamais nous parvenions à sortir sains et saufs de l’entreprise, notre voyage devrait être un véritable succès. Au reste, à mon avis, le capitaine de Long n’était entré si hardiment dans les glaces, qu’avec l’intention bien arrêtée d’essayer d’arriver au pôle par la route la plus périlleuse qu’on se soit jamais proposée. D’ailleurs, il reconnut, qu’il avait tenté sciemment l’aventure la plus hardie et la plus grandiose dont il ait jamais été parlé.
Mais revenons à la Jeannette; elle se balançait mollement à la surface des flots; elle était cependant encore dans l’impossibilité de faire aucune évolution et n’avait guère que l’espace où baigner ses flancs. Un champ immense de glaçons, pressés les uns contre les autres, la bloquait, en effet, de tous côtés. Comme la glace était restée à babord, on ramena la Jeannette dans son ancienne baie, où elle fut amarrée avec des ancres de glace, jetées du bossoir et de l’arrière, en attendant l’occasion pour s’échapper. Le gouvernail avait été remis en place, et l’hélice visitée; celle-ci étant en parfait état, tout se trouvait donc prêt pour partir au premier signal.
C’est aussi ce jour-là que nous vîmes l’île Henrietta pour la dernière fois. Elle se trouvait alors au sud-est. Pendant toute la journée, les glaces furent relativement tranquilles; mais le 12, elles se rapprochèrent, et le navire eut à supporter des étreintes terribles.
A cette époque, il m’était permis de monter trois fois par jour sur le pont, et pendant une heure d’y prendre un peu d’exercice. Le 12, j’y montai donc vers une heure de l’après-midi pour assister au départ de nos chasseurs. La journée était superbe; le temps était clair et une faible brise soufflait du nord-est. Sur quelques points de l’horizon s’élevaient de légères brumes qui me rappelaient celles de l’Océan Pacifique où règnent les vents alizés. La troupe des chasseurs était donc nombreuse. Tous allaient à la recherche des phoques et des guillemots, seul gibier de ces régions. L’heure de ma promenade écoulée, je restai encore quelques instants sur l’arrière du navire pour observer la glace qui venait de se mettre en mouvement du côté de tribord et s’avançait lentement vers nous. J’étais comme fasciné par l’approche du danger. Le capitaine, qui était sur le pont, fit aussitôt hisser le signal de rappel pour les chasseurs: c’était un énorme cylindre peint en noir. Ceux-ci arrivèrent un à un, et les deux derniers furent Bartlett et Anequin, qui arrivèrent traînant un phoque derrière eux. La glace touchait déjà les flancs du navire du côté de babord et faisait incliner celui-ci de 12° du côté de tribord, lorsque les deux chasseurs me passèrent leurs fusils et grimpèrent sur le pont à l’aide d’un bout de câble que je leur avais jeté. Peu après, la pression diminuant, le navire se redressa. Chacun était à son poste, prêt à tout événement. Mais entre cinq et six heures, la pression recommença; les glaces soulevèrent l’avant du navire, tandis que la poupe s’enfonçait. Celui-ci se releva de nouveau à tribord; la pression était alors épouvantable. Les gémissements de toute sa membrure, les soubresauts que lui imprimaient chaque étreinte nouvelle, les sourds grondements qui s’échappaient de partout, les craquements des assemblages du pont, et les vibrations de tous les agrès, indiquaient assez la terrible position dans laquelle se trouvait la Jeannette. Pour tous, elle ne pouvait plus échapper à ce dilemme, ou s’élever sous l’effort de la pression et tomber sur le flanc, ou périr écrasée.
Cependant, je dois dire que le tirant d’eau de la Jeannette ayant considérablement diminué depuis notre entrée dans les glaces, nous nous étions flattés qu’elle se relèverait sous la pression qui ne pouvait plus s’exercer que sur les parties arrondies de la carène.
«Je n’oublierai jamais, dit M. Newcomb, la manière dont, à ce moment, les échelles de la passerelle se déplacèrent et se mirent à danser sur le pont, comme les baguettes sur la peau d’un tambour. Au milieu de cette scène sauvage, un déchirement épouvantable se fit entendre, et le machiniste Lee se précipita sur le pont en criant: «La glace pénètre dans la soute au charbon.» La vaillante Jeannette était vaincue! Elle avait supporté bravement la lutte, ainsi que l’attestaient ses flancs dégradés; mais cette dernière étreinte avait été trop forte pour elle.
»Après ce cri suprême d’angoisse, plus d’autre bruit que celui des eaux envahissant la cale, cent fois plus sinistre encore. La Jeannette avait été frappée dans ses œuvres vives, et maintenant elle s’enfonçait rapidement. Les hommes travaillaient avec ardeur; chacun faisait son devoir. Au reste, notre existence était alors dans la balance. Le matelot Star, ce brave camarade, descendit au fond du navire, et là, avec de l’eau jusqu’à la ceinture, passa des provisions à ses compagnons, jusqu’au moment où le capitaine lui ordonna de remonter. Où est-il maintenant, ce brave compagnon? La Jeannette en portait beaucoup, de ces vaillants marins, car tous les membres de l’équipage étaient d’excellents matelots: mais le silence et l’oubli, comme les vagues de l’Océan, ont passé sur eux, et personne ne pourra jamais nous raconter le triste dénoûment de leur lamentable histoire.» Des hommes furent aussitôt postés auprès des embarcations, prêts à les descendre sur la glace au premier signal. Je dois dire que, depuis le commencement du voyage, les tentes et les canots, avec leurs traîneaux, avaient été constamment maintenus en état de service. Quelques provisions furent aussi débarquées en prévision de ce qui pouvait arriver.
Pendant deux heures et demie environ, la situation ne changea presque pas. La pression diminuant par intervalle, le navire se relevait pour s’incliner le moment d’après. Enfin, une dernière poussée survint, qui le fit s’incliner à plus de vingt-trois degrés. Tout espoir était perdu. Aucun effort n’aurait pu le relever. Dans cette situation, la pression s’exerçait à tribord sur les billons qui étaient la partie faible de la membrure, tandis qu’à babord, elle s’appliquait au-dessous de la circonférence du flanc. A partir de ce moment, on ne s’occupa plus guère que de descendre des provisions et des vêtements sur la glace, pour parer à toute catastrophe soudaine.