Une des gardes alla souper à cinq heures et demie; à six heures, on servit le pain et le thé aux officiers. J’étais alors porté sur la liste des malades, et j’avais les yeux bandés; néanmoins, j’allai trouver le docteur, pour lui dire que je pouvais rassembler les cartes, les instruments, en un mot, me rendre utile à quelque chose. Il me répondit qu’il allait en référer au capitaine.

Chaque officier avait son sac dans la cabine, et presque tous étaient d’avis qu’il était temps de le monter sur le pont. Cependant, nous ne voulions pas le faire avant d’en avoir reçu l’ordre, craignant d’attirer l’attention des gens de l’équipage, qui étaient occupés à préparer les provisions et les canots. Pendant que je prenais le thé, je vis Dunbar arriver dans la cabine avec son sac. Sentant qu’il était temps d’aller aussi chercher le mien, je me dirigeai vers l’échelle, au sommet de laquelle je rencontrai le docteur, qui me dit: «Dan, l’ordre est donné d’emporter les sacs.» Il paraît qu’il était descendu au fond du navire, où il avait trouvé le magasin déjà envahi par l’eau, et qu’il était allé en prévenir le capitaine, lequel avait alors donné l’ordre d’abandonner le navire.

Le drapeau fut alors hissé au sommet du mât de misaine. Pendant tout ce temps, le capitaine était resté sur le pont, dirigeant les travaux. Le lieutenant Chipp était encore malade et couché sur son cadre.

En revenant, je jetai mon sac par-dessus le bastingage, et redescendis pour chercher des vêtements, mais l’eau montait déjà au milieu de l’échelle du magasin. Je me convainquis alors que le navire emplissait rapidement. Le docteur et moi, nous descendîmes aussitôt chercher les vêtements de Chipp.

Le capitaine me donna ensuite l’ordre de me charger des médicaments, mais surtout de veiller sur les liqueurs.

A ce moment, le navire ressemblait exactement à un tonneau défoncé, et n’était plus soutenu que par la pression de la glace; mais cette dernière pouvait s’écarter à chaque instant et le laisser aller à fond.

Lorsque l’ordre fut donné d’abandonner définitivement la Jeannette, elle était déjà remplie d’eau, et, en outre, inclinée à tribord d’au moins vingt-trois degrés; et nous ne l’avons quittée qu’au moment où l’eau commençait à envahir le faux-pont; aussi, j’espère que notre ami le Standard, de Londres, ne pensera plus que nous l’avons abandonnée et laissée aller à la dérive, au milieu de l’Océan Arctique, comme il l’a publié dans un de ses numéros.

Nous avions déposé une quantité considérable de vivres et de provisions de toutes espèces, à une centaine de yards du navire; mais Dunbar, avec sa prévoyance habituelle, nous conseilla de les transporter sur un glaçon adjacent, qui lui paraissait offrir plus de sécurité. Cette besogne nous occupa jusqu’à onze heures du soir. Nous avions emmené aussi avec nous trois embarcations: le canot no 1, le canot no 2 et la baleinière.

Aussitôt que le docteur Ambler eut donné au lieutenant Chipp les soins que réclamait son état, il vint me relever de ma faction près des médicaments et des liqueurs, et j’allai m’adjoindre à la troupe désignée pour la baleinière, dont j’avais d’abord reçu le commandement. Le capitaine nous donna l’ordre d’établir nos campements et de préparer le café. Notre tente fut aussitôt plantée contre la baleinière, et je m’occupai des préparatifs de la retraite.

Pendant que nos hommes préparaient le café, je m’approchai du navire pour le considérer une dernière fois. Le capitaine, le maître d’équipage Cole et le charpentier Sweetman en examinaient la partie de la carcasse alors sortie de l’eau. Je remarquai que le flanc du navire, entre le grand mât et la cheminée, avait cédé sous la pression de la glace.