La seconde baleinière était encore suspendue aux daviers, et le canot à vapeur gisait sur la glace, à côté du navire. Cole et Sweetman demandèrent au capitaine l’autorisation de descendre la première, mais celui-ci leur refusa, car il regardait les trois embarcations que nous avions déjà comme suffisantes, et plus tard, pendant que nous opérions notre retraite sur la glace, tous les hommes s’estimaient heureux d’avoir le canot de Chipp, qui, étant plus court, était plus maniable. Il pouvait, au reste, porter huit hommes. Je conseillai alors aux deux matelots de se retirer avec moi, supposant que le capitaine souhaitait de se trouver seul auprès de la Jeannette au moment où celle-ci disparaîtrait.

Nous reprîmes donc ensemble le chemin du campement, franchissant les nombreuses crevasses qui nous barraient le passage, et sautant d’un glaçon à l’autre. Une garde fut établie, et nous reçûmes l’ordre de nous coucher, ce que nous fîmes presque tous immédiatement. Mais nous étions à peine enfoncés dans nos sacs, qu’un grand cri partit de la tente du capitaine: la glace venait de se rompre juste sous cette tente, et Erickson serait infailliblement tombé dans la crevasse, sans le tapis de caoutchouc étendu sous les dormeurs; le poids de ceux-ci avait retenu les extrémités de ce tapis, l’empêchant de s’affaisser sous Erickson, et de laisser celui-ci tomber dans la fente. L’ordre fut aussitôt donné de transporter les bagages sur un autre glaçon, que Dunbar alla choisir. Ce glaçon se trouvait à trois cents mètres environ du navire. A ce moment, ce dernier était tellement incliné que le bout de ses vergues touchait la glace. Il nous fallut deux heures pour transporter tout ce que nous possédions, et traîner nos embarcations à notre nouveau lieu de campement, et il était 1 heure 30 minutes du matin quand nous nous couchâmes pour la seconde fois.

Vers quatre heures du matin, je fus réveillé par le matelot Kuehne qui appelait le chauffeur Bartlett, lequel devait le relever de faction; il lui criait que la Jeannette s’enfonçait; au même instant un craquement épouvantable se fit entendre, et Bartlett n’eut que le temps de sortir de la tente; lorsqu’il fut dehors, le sommet des mâts du navire était seul visible, le reste était déjà englouti. Nous sortîmes tous de nos tentes, et nous nous rendîmes alors sur le lieu du sinistre, mais il ne restait plus que quelques épaves à la place qu’avait occupée la Jeannette; c’étaient un siége de cabine et quelques pièces de bois. Ainsi, deux d’entre nous seulement avaient assisté à cette scène. Ils nous dirent que la glace s’était d’abord refermée brusquement sur l’épave, puis s’était entr’ouverte de nouveau, qu’alors les vergues, se trouvant de travers, avaient cédé sous le poids, et avaient disparu avec le reste. Telle fut la triste fin de cette bonne et vieille amie la Jeannette, qui, pendant de si longs mois, avait lutté vaillamment et résisté contre les étreintes du monstre arctique. Le hurlement plaintif d’un chien fut son unique requiem.

C’est le lundi 13 juin, vers quatre heures du matin, qu’eut lieu ce douloureux épisode de notre voyage.

«Quelque chétive qu’elle fût en comparaison de l’immense plaine de glace dans laquelle elle se trouvait emprisonnée, la disparition de la Jeannette, dit M. Newcomb, produisit un grand changement dans la scène. Quand elle était là, ses alentours avaient toujours quelque chose de vivant et d’animé, qui reposait l’œil; maintenant, plus qu’une étendue immense et lugubre où le regard se perd. Maintes fois j’avais assisté à des conflits entre glaçons bien plus violents que celui où la Jeannette fut écrasée; mais quel navire leur aurait résisté? Celui qui l’eût fait est encore à construire.

«Le lendemain matin, notre campement présentait l’aspect d’une famille jetée sur la rue, sans asile; et, en fait, notre condition était identique. Heureusement le meilleur esprit régnait parmi nous. Cependant, je fus victime d’un petit larcin: un matelot déroba un de mes oiseaux empaillés, pour le porter au cuisinier de la tente du capitaine, et il ne s’aperçut de sa méprise qu’en essayant de le plumer. C’était trouver son châtiment dans le corps même du délit.»

Pour compléter le récit de cette catastrophe, ainsi que pour rapporter en détail les événements qui vont suivre, nous ne croyons pouvoir mieux faire que de reproduire le journal de de Long lui-même.


Samedi, 11 juin (date vraie: dimanche, 12 juin).—A sept heures et demie ce matin, les glaces ont commencé à se rapprocher du côté de babord, mais ne sont avancées que d’un pied ou deux. Un étroit canal existant encore de ce côté, j’y ai fait amener des blocs de glace, qui nous protégeront au besoin contre la première étreinte. Celle-ci ne s’est pas fait attendre: à dix heures la nappe de glace, reprenant son mouvement, est venue se heurter contre cette espèce de matelas et s’est arrêtée. Tout semble rentré dans le calme.

Le diagramme qu’on trouvera à la fin du volume peut donner une idée de la position du navire relativement aux glaces environnantes.