Jusqu’à quatre heures du soir, rien de nouveau ne s’est produit; mais, à ce moment, les glaces ont repris leur mouvement du côté de babord, et cette fois avec une telle violence, que le navire s’est trouvé poussé contre la banquise du côté opposé, où il est resté incliné de seize degrés à tribord. La pression est alors devenue effrayante. La membrure faisait entendre des craquements secs et répétés, et toute la muraille du tribord frissonnait. L’existence du navire étant sérieusement en péril, j’ai fait descendre les embarcations de tribord, et, sur mon ordre, elles ont été traînées assez loin pour être à l’abri du danger. Tout s’est exécuté avec calme et sans la moindre confusion.
Dans son mouvement en avant, la glace, au lieu de presser directement sur le flanc gauche du navire, le prenait en écharpe de l’avant à l’arrière; il en est résulté que le côté de babord s’est trouvé soulevé, tandis que la hanche de tribord a dû plonger, et, s’étant elle-même trouvé heurtée en même temps que l’arrière contre de la glace solide, s’est opposée à l’exhaussement du navire sous l’effort de la pression.
A un moment, Melville étant descendu dans la chambre de la machine, a pu constater une fente dans le travers du navire, à hauteur des chaudières, d’où il a conclu que celui-ci était si solidement maintenu à l’arrière et à la hanche de tribord qu’il menaçait de se fendre en deux sous l’effort de la pression exercée sur le côté de babord. D’un autre côté, la muraille était évidemment enfoncée à tribord, car l’eau jaillissait de la soute à charbon située de ce côté.
L’ordre fut alors donné de débarquer sur la glace la moitié du pemmican emmagasiné sous la tente du pont, et tout le pain qui se trouvait sur ce dernier. Les traîneaux et les chiens furent aussi conduits en lieu sûr.
A quatre heures et demie, la pression diminua, ce qui nous fit supposer que les deux bancs de glace s’étaient rencontrés sous le navire, et se faisaient équilibre, de sorte que nous crûmes que le danger était passé, et qu’il était temps encore de réparer le mal causé. A ce moment, le navire était incliné de vingt-deux degrés à tribord, et soulevé de quatre minutes six secondes à l’avant. Tout le côté de babord était aussi visible jusqu’à la hauteur de quatre minutes six secondes. Dans la matinée, de très bonne heure, nous avions pu examiner à travers l’eau toute la longueur de l’étrave, du côté de tribord, et nous avions remarqué que le brion était dévié d’un pied environ de ce côté. Ce qui nous amena à conclure que le 19 janvier 1880 la pression s’était exercée de babord à tribord, au lieu de s’exercer en sens contraire, comme nous l’avions alors supposé.
A cinq heures du soir, la pression reprit de nouveau, avec un redoublement de violence et continua à nous étreindre avec une force si terrible que le navire craquait de toutes parts. Le faux pont commença à céder, tandis que le côté de tribord paraissait s’incliner encore davantage. Je donnai ordre de débarquer sur la glace toutes les provisions, les vêtements, les objets de literie, les livres et les papiers du navire, et de transporter les malades en lieu sûr. Pendant qu’on exécutait cet ordre, survint une étreinte plus effroyable encore, et le navire commença à emplir rapidement. Il était six heures du soir. A partir de ce moment, tous les efforts furent concentrés sur un seul point: transborder sur la glace le plus possible de provisions de toute nature. Ce travail ne cessa qu’au moment où l’eau atteignit le faux-pont. Tout le côté de tribord de celui-ci était déjà submergé; la lisse était sous l’eau, et celle-ci atteignit les hiloires de la claire-voie. Nous ne pouvions plus douter que la muraille de tribord avait cédé dans le travers du grand mât. D’un autre côté, le navire restait solidement maintenu par les glaces. Notre pavillon ayant été hissé au mât d’artimon, nous nous préparâmes à quitter le navire. A huit heures du soir, je donnai l’ordre général de l’abandonner.
Dès que nous fûmes tous réunis sur la glace, nous traînâmes nos embarcations et toutes nos provisions sur un point élevé de toute crevasse de mauvais augure, et nous nous préparâmes à installer notre camp pour la nuit. Je fis alors l’inventaire de tout ce que nous avions sauvé. En voici le relevé:
- Quatre mille neuf cent cinquante livres de pemmican (américain).
- Mille cent vingt livres de biscuit.
- Deux cent soixante gallons d’alcool.
- Cent livres de sucre cassé.
- Quatre cents livres de sucre extra pour l’équipage.
- Cent livres de thé.
- Quatre-vingt-douze livres un quart de potage au mouton.
- Cent soixante-seize livres de bouillon de mouton.
- Cent cinquante livres d’extrait de bœuf de Liebig.
- Deux cent cinquante-deux livres de poulet en boîtes.
- Cent quarante-quatre livres de canard.
- Trente-six livres de froment vert.
- Douze livres et demie de pieds de porc.
- Trente-deux livres de langue.
- Quarante-deux livres d’oignons.
- Dix-huit livres de conserves au vinaigre.
- Cent vingt livres de chocolat.
- Trente-six livres de cacao.
- Deux cent cinq livres de tabac.
- Quarante-huit livres de veau.
- Quarante-quatre livres de mouton.
- Cent cinquante livres de fromage.
- Deux cent dix livres de café broyé.
- Soixante livres de café en grains.
- Un demi-baril de jus de citron.
- Deux mille cartouches Remington.
- Un gallon de whisky.
- Un gallon d’eau-de-vie.
- Deux gallons de whisky.
- Deux bouteilles de whisky au jus de citron.
- Sept bouteilles d’eau-de-vie.
- Le premier canot.
- Le deuxième canot.
- Le dingy de fer.
- Le dingy Mac-Clintock.
- Les sacs-lits de tentes.
- Trente-trois havre-sacs emballés.
- Cinq fourneaux de cuisine.
- Deux traîneaux pour canot.
- Quatre traîneaux Mac-Clintock.
- Deux traîneaux de Saint-Michel.
- Deux caisses à médicaments avec leur contenu.
Dimanche, 12 juin (date vraie: 13 juin).—A minuit, nous avons été réveillés par la glace qui s’entr’ouvrait juste au milieu de notre camp. Il nous a donc fallu transporter tous nos bagages dans un endroit plus sûr; nous nous sommes ensuite recouchés en laissant un homme pour veiller. A une heure, le mât d’artimon s’était incliné sur la glace, et le navire s’est trouvé tellement penché, que les basses vergues touchaient la banquise. A trois heures, il était tellement enfoncé, qu’on ne voyait plus que le sommet de la cheminée au-dessus de la glace. A quatre heures, la Jeannette disparaissait. Elle s’était d’abord redressée, puis s’était ensuite enfoncée lentement. La flèche du grand mât était tombée la première du côté de tribord; la flèche de misaine l’avait suivie; puis le grand mât était tombé à son tour, de sorte qu’au moment où le navire a disparu complétement sous l’eau, le mât de misaine seul restait debout.