A neuf heures du matin, appel des hommes et déjeuner. Nous nous sommes ensuite occupés de rassembler tous les vêtements et d’en préparer la distribution. En outre du contenu des havre-sacs et des vêtements que nous portions, nous nous trouvions encore possesseurs de:

Quand chacun eut reçu les articles dont il avait besoin, beaucoup d’objets restèrent inutiles.

Tout le monde était gai et plein d’entrain, car nous avions abondance de nourriture et de vêtements; la musique même ne fut pas oubliée, et le soir, Landertack nous égaya avec son harmonica. On me dressa une tente-bureau, sur laquelle fut hissé le pavillon de soie. La température resta aux environs de 23° pendant toute la journée. Les hommes allèrent visiter le lieu de la catastrophe, où ils trouvèrent sur la glace une chaise, quelques avirons et des débris de planche. Chipp était mieux, et Danenhower se montrait plein d’entrain. A 9 h. 45, nous lûmes le service divin.

Lundi, 13 juin (mardi, 14).—Appel général à sept heures du matin; déjeuner à huit. A neuf heures, nous nous sommes mis à l’œuvre pour installer les deux canots et la baleinière sur leurs traîneaux. Je suis décidé à ne pas quitter l’endroit où nous sommes avant d’avoir entièrement terminé nos préparatifs, afin de ne pas rencontrer d’entraves à la dernière heure. Nous avons suffisamment de provisions de bouche pour vivre pendant quelque temps sans entamer les soixante jours de vivres mis en réserve pour la durée de notre retraite vers le sud. Nos malades vont mieux et ce délai ne peut que leur être favorable. Sweetman a visité de nouveau l’endroit où la Jeannette a coulé; il n’y a trouvé qu’un fanal flottant à la surface de l’eau, le fond renversé. L’air est extrêmement humide et froid. Tous, à l’exception de Chipp, nous avons joui d’un excellent sommeil pendant la nuit dernière; l’intérieur des tentes est chaud et confortable. Pendant l’après-midi, nos embarcations ont été définitivement montées sur leurs traîneaux et sont prêtes pour le moment du départ. Nous avons aussi reculé notre campement vers l’ouest, pour nous éloigner du bord de la banquise, dont nous étions trop rapprochés en cas d’accident. La tente de Chipp a été placée derrière les autres et du côté du vent, afin qu’il ne soit pas réveillé par les ronfleurs comme il l’a été la nuit dernière. Nos trois embarcations ont été rangées en avant des tentes; devant elles nous avons placé les traîneaux qui contiennent nos provisions, puis nous nous sommes mis en devoir de souper. Avant d’abandonner le navire, nous avions retiré toute la provision d’eau potable qui se trouvait à bord; celle-ci a duré jusqu’à dimanche soir, et maintenant nous sommes obligés de nous servir de celle que nous fournit la glace en fondant. Nous choisissons de préférence les monticules de glace les plus anciens et les plus élevés, et nous recueillons les particules qui s’en sont détachées, quand nous en trouvons, pour les faire fondre au soleil; mais celui-ci n’a pas assez de force, naturellement, pour en fondre beaucoup. La neige ou plutôt la glace est agréable au goût, mais le docteur l’ayant soumise à l’épreuve du nitrate d’argent, l’a trouvée beaucoup trop salée. Cependant nous ne pouvons nous abstenir d’en faire usage, et nous essayons d’en combattre les mauvais effets en prenant chaque jour une certaine dose de jus de citron. En ce moment nous vivons comme des princes, notre nourriture est excellente, notre travail peu pénible; et nous jouirions tous d’une santé florissante, si quelques-uns ne se ressentaient des effets d’un empoisonnement par les sels de plomb. La température était, à huit heures du soir, de 18°, mais l’atmosphère est extrêmement humide.

Mardi, 14 juin (mercredi, 15).—Appel général à 7 heures, suivi du déjeuner. A 9 heures, nous nous mettons à l’ouvrage. Deux hommes de chaque tente sont désignés pour emballer nos soixante jours de vivres, sous la direction de Melville. De son côté, le docteur, avec un aide, prépare le jus de citron. Dunbar s’occupe, avec deux hommes, d’examiner les trois traîneaux Mac-Clintock, pour leur faire les réparations dont ils pourraient avoir besoin et les mettre en état de recevoir leur charge. Le reste de l’équipage continue à faire des chaussures de rechange et à rétrécir les sacs-lits.—Aucune amélioration dans l’état de nos malades, au contraire. Pendant la nuit, Alexis s’est plaint de douleurs d’entrailles et a été pris de vomissements violents. Kuehne souffre toujours beaucoup, et l’un et l’autre restent couchés. Chipp paraît mieux.

Journée claire et agréable. A 10 heures du matin, le thermomètre marquait 20° à l’ombre; température minima de la nuit, 12°. Un léger brouillard transparent, que nous apercevons vers le sud et que le vent emporte avec lui, nous indique des solutions de continuité dans la nappe de glace de ce côté. Le baromètre marque 30° 37´, mais j’ai des doutes sur l’exactitude de mon baromètre de poche.

A 2 heures, nous commençâmes à charger nos provisions sur nos cinq traîneaux. Plus de 3,960 livres de pemmican et 200 gallons sont répartis entre ces traîneaux et, à mesure que les sacs contenant nos rations de la semaine sont prêts, nous les y entassons, afin de finir de les remplir. La ration journalière de chaque homme est: une once de thé, deux onces de café et deux onces de sucre.

D’après une observation faite à 6 heures, ce soir, nous nous trouvons sous le 153° 58´ 45´´ de longitude, soit, depuis le 12, une dérive de treize milles et demi. Jusqu’ici, tout va bien. Chacun est gai et plein d’entrain. Notre camp présente un aspect animé. La figure ci-jointe en fait voir la disposition[1].

Après le souper, nous nous sommes bornés à mettre de côté deux carabines pour chaque tente,—soit dix en tout.—Ces armes seront réparties comme suit entre les trois canots: le premier en recevra quatre; le deuxième, un nombre égal; et la baleinière, deux seulement.