Pendant ce temps je faisais avec mes six hommes des efforts surhumains pour faire franchir un quart de mille au traîneau no 1, au second canot et à la baleinière. Ne voyant point revenir Melville ni ses hommes, nous commencions à être inquiets, ne sachant à quelle cause attribuer leur retard. A ce moment nous vîmes Chipp, qui était en avant, s’arrêter tout court devant un obstacle invisible pour nous. Je courus aussitôt vers lui et je me trouvai en face d’une crevasse qui venait de s’ouvrir dans la glace, et nous séparait du reste de nos gens. En outre, pour la traverser il devenait nécessaire de décharger le reste des bagages que nous avions avec nous pour les transborder au moyen d’un radeau.
Le contre-temps était sérieux. J’envoyai immédiatement chercher le youyou, pendant que j’aidais Chipp et le traîneau des malades à franchir cette crevasse. Chipp fut ensuite chargé de porter aux gens du premier canot l’ordre de revenir. Mais en attendant leur retour le temps se passait, et tout ce que nous eûmes à faire, mes six hommes et moi, aidés par les chiens, fut d’amener le deuxième canot, la baleinière et les traîneaux no 1 et no 2 sur le bord de la crevasse, prêts à être embarqués sur le radeau. Melville arriva enfin avec sa troupe vers dix heures du soir. Nous nous mîmes aussitôt en devoir de lancer les deux embarcations en travers de la crevasse que nous parvînmes à hisser de l’autre côté. Pour ne pas décharger nos traîneaux, nous cherchâmes un passage ailleurs et, au moyen de grands glaçons qui nous servirent de radeaux, nous arrivâmes, non sans risques, à leur faire traverser la crevasse. Pendant cette opération le patin de droite du traîneau no 1 vint à fléchir et nous fûmes obligé de nous arrêter court, sinon nous l’eussions brisé complètement. Les traîneaux no 2 et no 5 eurent chacun un patin mis hors de service, les tenons des montants s’étant brisés. Ce ne fut qu’à minuit dix que nous fûmes hors de ce mauvais pas et, comme résultat obtenu, nous avions trois traîneaux hors de service, une heure de retard pour notre dîner, des provisions à un demi-mille plus loin, et notre batterie de cuisine, nos lits, notre premier canot encore un demi-mille plus loin que nos provisions. Cependant il n’y avait aucun remède à cet état de choses, aussi nous attelant de nouveau à nos deux embarcations, nous partîmes en avant, et à une heure et demie nous étions près du troisième guidon où se trouvaient nos provisions.
On nous raconta que pendant le voyage du premier canot, Landertack avait eu des crampes violentes. Lee également était sujet à ces crampes, dont nous ne pouvions attribuer la cause qu’à l’effet de l’empoisonnement par l’effet des sels de plomb.
Enfin à 7 heures du matin nous soupâmes. A 8 heures une sentinelle fut désignée et chacun de nous se glissa dans son sac, épuisé de fatigue.
Le lendemain de Long écrivait dans son journal: «Tous les hommes semblent frais et dispos; et, chose étrange à dire, pas un de nous ne se ressent du pénible travail d’hier. Quant aux malades, Chipp est presque remis sur ses jambes; Alexis, le steward, et Kuehne sont mieux. Notre expérience jusqu’à présent n’est à la vérité pas trop encourageante: ces chemins affreux, cette neige molle et profonde, ces infernales crevasses ont singulièrement augmenté les difficultés que nous avons rencontrées. Les nécessités de la situation où nous nous trouvons, nous ont forcés à surcharger nos traîneaux, qui, lors même que nous aurions une route commode sur la glace unie seraient arrêtés par la neige aussi bien que n’importe quels autres traîneaux. Vingt-huit hommes et vingt-trois chiens qui nous restent, sont obligés d’employer toutes leurs forces réunies pour mettre en mouvement un traîneau de 1,600 livres et le faire avancer de quelques pieds seulement à chaque fois, mais quand ce traîneau vient à glisser sur la pente d’un monticule de glace pour aller disparaître au pied, dans un amas de neige, il faut alors des efforts herculéens pour l’en tirer. Quoique la température ait varié hier entre 20 et 25° seulement, nous étions en manches de chemises, et cependant nous transpirions comme par une chaude journée d’été. Il devient évident que nous devons diminuer nos charges et augmenter le nombre de nos voyages. J’avais espéré réduire le nombre de ceux-ci à trois; mais j’aurai lieu de me tenir pour heureux désormais, si nous parvenons à transporter nos canots et nos provisions d’une étape à l’autre en six tournées consécutives.»
Le lendemain dimanche (lundi), la majeure partie des provisions restées au premier campement furent amenées et réparties entre les divers traîneaux. La journée du lundi fut employée à transporter le reste, et le mardi de Long écrivait sur son journal, que sa troupe ne se trouvait encore qu’à un mille et demi de son point de départ du vendredi précédent. La nuit suivante il plut abondamment, de sorte qu’on fit peu de chemin.
A aucune époque de l’année, dit de Long, la marche n’est plus pénible que maintenant. Si, pendant les mois d’hiver et du printemps, le froid est pénible, du moins il fait sec. L’automne ou la fin de l’été sont les moments les plus favorables pour voyager dans ces régions, parce qu’alors la neige a disparu, et la surface de la glace est excellente. Mais actuellement on enfonce dans la neige ramollie, de sorte qu’il est presque impossible d’avancer, et s’il survient une série de jours pluvieux, la misère de l’infortuné voyageur est à son comble. Les chiens eux-mêmes se réfugient sous les canots pour y trouver un abri ou viennent pleurer à l’entrée des tentes pour qu’on leur permette d’y entrer. Lorsqu’on est à terre, le bruit des gouttes d’eau que le vent fouette contre les vitres, ne manque pas d’un certain charme, mais ici celui de la pluie qui frappe sur la toile de nos tentes, en est complétement dépourvu. Point de feu naturellement autre que celui de notre cuisine, et pas un fil de nos vêtements qui soit sec. En outre de petits filets d’eau qui vous tombent sur le dos, par les trous ménagés pour la ventilation de la tente, viennent encore ajouter à notre humidité. Nos haltes répétées et nos arrêts prolongés m’ont fait remarquer que plusieurs membres de la troupe avaient emporté des objets en dehors de ceux portés sur la liste réglementaire. Je suis étonné du nombre d’objets d’un poids insignifiant qui ont pu se glisser ainsi furtivement dans nos bagages; mais ce qui me surprend encore plus c’est le poids qu’ils ajoutent à notre charge. Une nouvelle inspection devient donc nécessaire avant d’aller plus loin.
Mardi, 21 juin (mercredi, 22), à deux heures du matin, la pluie a cessé. M. Dunbar est envoyé en avant pour tracer une route et placer les guidons. A 3 h. 1/2, je partis accompagné de Knack, avec un traîneau attelé de neuf chiens, pour porter en avant quatre cent cinquante livres de pemmican et cinquante livres d’extrait de Liebig. M. Dunbar nous a tracé deux routes, l’une au milieu de glaçons amoncelés, l’autre à travers une plaine ravinée. Sur un point, le chemin est affreux; nous devons y rencontrer une crevasse qui, si elle s’élargit, nous forcera d’établir un pont, ou d’avoir recours à un radeau de glace pour la passer. Nous avons donc une rude journée en perspective.
Tout le monde est debout à six heures du soir. A sept heures et demie, nous nous mettons en route. Melville part en avant avec les traîneaux no 1 et no 2; Erickson et Leach retournent à notre ancien campement avec deux traîneaux attelés de chiens, pour en rapporter le reste des provisions. Nous laissons nos tentes debout, avec nos couchettes et notre batterie de cuisine ici pour le cas où nous serions obligés d’y revenir pour dîner. Le docteur et les malades restent naturellement avec les tentes. A 8 h. 1/2, Melville revient avec sa troupe après avoir conduit les deux traîneaux jusqu’au bord de la crevasse dont j’ai parlé ce matin, car celle-ci s’est élargie comme je l’avais prévu. A 9 heures un second convoi se met en marche; à 9 1/2, je l’ai suivi avec le reste de la troupe. Comme Dunbar était resté près de la crevasse avec deux hommes afin d’amener un gros glaçon pour établir un pont, j’avais donné l’ordre à Melville, au cas où le premier aurait réussi dans son entreprise de faire passer immédiatement nos effets de l’autre côté de la crevasse: comme il ne revenait pas, j’en conclus qu’il exécutait cet ordre. Impatient de voir par moi-même l’état des choses, je renvoyai en arrière Erickson et Leach qui étaient de retour, pour prendre avec un traîneau attelé de trois chiens, le youyou que nous avions encore laissé au campement, et, plaçant la batterie de cuisine du no 1 dans l’autre traîneau à chiens, je partis en avant. Il était minuit, nous étions donc arrivé au mercredi 22 juin (jeudi 23.) A peine avais-je fait un quart de mille, que j’arrivai sur le bord d’une crevasse. Là, malgré mes efforts, les chiens sautèrent chacun sur un glaçon en renversant le traîneau, et m’entraînant moi-même après avoir éparpillé toute la batterie de cuisine; puis, quand ils furent arrivés sur l’autre bord, ne pouvant plus avancer à cause du traîneau, ils s’assirent sur leur derrière et se mirent à hurler tout leur soûl. Je me hâtai de rassembler mon bien ainsi dispersé, puis, redressant le traîneau, je lui fis franchir la crevasse, et alors mes chiens ne sentant plus de résistance, reprirent leur route; mais cet accident me fit perdre une heure et quand j’arrivai près de Melville, je le trouvais embarqué avec tous les canots et tous les traîneaux, sur un radeau de glace, aucun de nos bagages n’étant encore de l’autre côté de l’ouverture. Je lui criai de dîner, lui disant que je le rejoindrais un peu plus tard quand le youyou serait arrivé. Mais, étant parvenu à prendre possession d’un bloc de glace, il vint me chercher et me transporta avec mes chiens et mon traîneau jusque sur son radeau. Alors, nous nous mîmes immédiatement en devoir d’établir un pont, et avant de nous asseoir pour dîner, nous avions déjà fait passer deux traîneaux sur la glace solide. Il était 1 h. 1/2 quand nous prîmes notre repos. Erickson et Leach arrivèrent à 2 h. avec le youyou. A 2 h. 20 nous nous remîmes à la besogne et bientôt la baleinière et le second canot eurent rejoint nos premiers bagages sur la glace solide. Pendant que Melville et sa troupe retournaient en arrière pour chercher le premier canot, je partais avec Erickson et Leach et les deux attelages de chiens pour conduire le pemmican et le biscuit au bout de l’étape. A notre retour sur le bord de la crevasse, nous trouvâmes le docteur et les malades embarqués sur un glaçon, car les deux bords de l’ouverture s’étant écartés pendant notre absence, notre pont avait été détruit; nous en construisîmes un second en amenant de nouveaux blocs de glace et tout chancelant qu’il fût, nos malades purent s’y aventurer et nous rejoindre; nous passâmes ensuite les médicaments, et enfin, après tant de travaux nous nous trouvâmes tous campés à 6 heures du matin, sur un banc de glace solide où Melville était venu nous rejoindre avec le premier canot qu’il avait dû mettre à l’eau pour lui faire traverser l’ouverture de la glace. A 7 heures nous commencions à souper. Il eût été impossible de trouver des gens plus fatigués et plus affamés que nous ne l’étions. Aussitôt notre repas terminé nous nous couchâmes. Pendant ces dix heures d’un travail accablant nous n’avions parcouru qu’un demi-mille.
Mercredi, 22 juin (jeudi, 23).—Nous ne nous sommes relevés qu’à 6 heures du soir. L’état de nos malades n’est que passable: Chipp a eu une mauvaise nuit, c’est du reste, celui d’entre nous qui peut le moins résister à la fatigue. Quant à Alexis, la moindre douleur d’estomac l’abat et le rend incapable de tout effort. Landertack a la mine d’un homme qui se rend à un enterrement il compose son visage pour la circonstance. Danenhower est toujours à moitié aveugle. De son côté, M. Dunbar recommence à se fatiguer; je lui ai conseillé de prendre des précautions pendant quelques jours, afin de ne pas épuiser complètement ses forces.