Notre départ s’est opéré comme d’habitude; mais à 11 heures 55, nous avons atteint notre première halte. C’est la première fois qu’il nous arrive d’être en avance; il est vrai nous n’avons rencontré que de la glace solide.
Jeudi, 23 juin (vendredi, 24).—A minuit un quart, notre dîner était prêt; à 1 heure un quart, nous nous remettions en marche. Vers 2 heures, le ciel s’est éclairci et le soleil s’est mis à briller de tout son éclat; alors le brouillard s’est dissipé comme par enchantement. A 7 heures, nous atteignions le dernier guidon. Voici la première journée où nous ayons réellement fait quelques progrès, cependant je ne crois pas avoir franchi plus d’un mille et demi, malgré un travail opiniâtre de sept heures. La surface de la glace me semble extrêmement raboteuse dans la direction du sud. Je crains que notre prochaine étape soit courte. Mais nous allons dormir jusqu’à ce soir, et nul ne sait ce qui se passera d’ici-là, peut-être notre réveil nous ménage-t-il quelque surprise.
Notre longitude est 152° est.
Nous nous sommes glissés dans nos sacs à huit heures et demie du matin; à six heures, tout le monde était debout. Nous nous sommes mis immédiatement en devoir de déjeuner. A sept heures, M. Dunbar est parti en avant pour reconnaître la glace et nous indiquer le meilleur chemin. A huit heures il est de retour, et «en avant!»
Pour ne plus me répéter, je vais donner ici, une fois pour toutes, notre ordre de marche. Nous avions, en effet, abandonné notre plan primitif de retraite: d’abord parce qu’il était impossible à un moment donné de prévoir l’état de la glace pendant celui qui allait suivre; ensuite parce qu’il était impossible également aux hommes de soutenir ce travail de dix heures sans tomber épuisés avant longtemps. A mesure que notre charge diminuera, nous pourrons modifier notre plan actuel et revenir au premier; mais pour l’heure présente, il ne peut plus être question de le suivre.
Melville avec sa troupe s’attelle au traîneau no 1, déjà surnommé le «Walrus», lequel demande l’emploi de toutes leurs forces. Celui-ci, rendu à destination, il revient prendre les autres qu’il amène ordinairement deux à deux. Erickson et Leach avec leurs traîneaux attelés de chiens parcourent la même distance à plusieurs reprises; d’ailleurs leur journée n’est qu’un va-et-vient continuel.
Quand Melville a fini avec les traîneaux, il revient avec ses hommes chercher les embarcations. C’est alors que je fais partir le docteur avec les malades qu’il doit conduire jusqu’au lieu de la halte, tandis que je suis moi-même avec leur traîneau. Pendant ce temps-là, les embarcations arrivent; et tandis que les cuisiniers préparent le dîner, Melville et son monde conduisent les traîneaux à la prochaine étape. Vient ensuite le dîner: c’est ordinairement vers minuit. Une heure plus tard, nous nous remettons en route. Les embarcations vont rejoindre les traîneaux; le docteur arrive ensuite avec ses malades, et nous continuons à avancer dans le même ordre jusqu’à cinq heures et demie ou six heures du matin. C’est l’heure où j’arrive moi-même avec l’arrière-garde. Pendant que les cuisiniers préparent le souper et que les chiens amènent la dernière charge, les tentes sont plantées et nous nous mettons à souper à sept heures. A huit heures, nous nous couchons pour ne nous relever qu’à six heures du soir. Nous travaillons donc pendant neuf heures par jour; il nous en reste dix pour dormir et nous reposer, trois pour prendre nos repas, et deux pour installer notre camp et préparer notre nourriture, plier nos tentes, et tracer notre itinéraire.
Toutefois, je dois dire ici qu’il n’est pas de travail plus pénible que celui de tirer nos traîneaux. De mon côté, mes deux officiers étant malades, j’ai autant de besogne que j’en peux faire. Heureusement j’ai dans Melville un appui solide, qui peut les remplacer, et tant qu’il restera en bonne santé, tout ira bien. De son côté, le docteur s’emploierait volontiers à tirer le traîneau comme un simple matelot, mais je le crois nécessaire auprès des malades, et lui ai ordonné de rester près d’eux.
Aujourd’hui nous avons fait une bonne journée, car nous avons avancé d’un mille et 1/4 au moins, malgré la glace qui, deux fois, s’est ouverte devant nous, et nous a donné quelque ennui pour faire passer nos chiens et leurs traîneaux. Heureusement les grands traîneaux étaient déjà passés. Un des premiers s’étant à moitié renversé dans une crevasse, nous avons été obligés de couper le trait des chiens pour empêcher ceux-ci de se noyer et en même temps retenir le traîneau par derrière. Le chemin que nous aurons à parcourir pour notre prochaine étape se présente sous un aspect favorable. Nous nous trouvons sur un champ de vieille glace qui semble avoir encore plusieurs milles d’étendue. Cependant la journée d’aujourd’hui a été extrêmement désagréable à cause des flaques d’eau que nous avons rencontrées à la surface de cette glace. A maintes reprises les hommes ont eu de l’eau jusqu’aux genoux, et tirer un traîneau dans de semblables conditions est un travail fort pénible. Çà et là autour de nous, l’eau s’est accumulée sur certains points où elle forme des flaques qui gèlent pendant la nuit, mais que la chaleur du soleil suffit pour dégeler au milieu du jour, et c’est à travers ces mares que nous avons à opérer notre retraite. Dans quelques jours cette eau aura disparu au travers de la glace, mais nous ne pouvons attendre, car nous ne savons encore quelle est notre position.
Chipp est toujours très faible: il a peine à se rendre d’une étape à l’autre même en faisant de fréquentes haltes. Je crains sérieusement pour lui. Landertack est guéri et a repris son service hier. Alexis, encore malade, est incapable de tout travail.