Star, qui souvent se distrait en lisant ce qui est écrit sur les papiers servant d’enveloppe à nos provisions, m’apporte une lettre qu’il a trouvée hier sur du café; elle est ainsi conçue:

«Je vous écris afin de vous exprimer les souhaits que je forme pour votre grande entreprise. J’ai l’espoir qu’en parcourant ces lignes, elles vous rappelleront le confort que vous laissez derrière vous dans la patrie pour les progrès de la science. Si vous le pouvez, adressez-moi quelques mots; mon adresse est: G. J. K. Post office box, New-York city.»

Le samedi, 25 juin, nous surprend à minuit, au moment où nous préparons notre dîner. A une heure, nous sommes à table. J’ai pris l’altitude du soleil à minuit. Quelle stupeur! Mes calculs donnent 77° 46´ de latitude nord. Cependant, je suis sûr de mon observation. Je reprends donc mes calculs et les refais une demi-douzaine de fois. Toujours le même résultat; à chaque fois, j’obtiens 77° 46´. J’examine alors mon sextant; il était en parfait état, et plus je l’examinai, plus ma stupeur augmente. Partir du 77° 18´ nord, marcher dans la direction du sud pendant une semaine et, au bout de ce temps, se trouver à vingt-huit milles plus au nord que son point de départ, n’est-ce pas suffisant pour rendre quelqu’un anxieux et perplexe? Longtemps je médite ce résultat, lui cherchant une cause d’erreur; un moment je suis porté à attribuer cette erreur à un effet extraordinaire de réfraction; mais, jetant les yeux sur les notes que j’ai prises pendant mon observation du 23, et dont je ne me suis pas servi, il faut bien me laisser convaincre que c’est 77° 46´. Aussi mon anxiété est à son comble. Cependant, à 4 heures 1/2 et à 7 heures 1/2 du matin, je fais de nouvelles observations. Cette fois, c’est 77° 43´. Plus inquiet que jamais, je prends la résolution d’attendre midi, afin de prendre la plus grande altitude du soleil, car je me défie des résultats donnés par des observations faites quand le soleil est près de l’horizon. Mais l’observation de midi, au moment où le soleil passait au méridien, me donna de rechef 77° 42´. Il ne reste donc plus de doute: mes observations du matin étaient exactes; celle de minuit n’était même entachée d’erreur que par suite de la plus grande réfraction, causée elle-même par la basse latitude où nous nous trouvions. Il me faut donc accepter la position et modifier mes plans en conséquence. Au lieu de marcher droit au sud, j’appuierai plus au sud-ouest, car la direction de notre mouvement de dérive étant nord-ouest, nous la couperons plus rapidement qu’en allant droit au sud, et nous arriverons ainsi plus vite sur la bordure des glaces.

Pour diriger sa route, une région aussi accidentée que celle qui s’étend devant nous, mérite un examen plus sérieux que celui qu’on peut faire en poussant une pointe en avant; j’ai donc expédié M. Dunbar pour nous chercher un chemin, afin de sortir de l’endroit difficile où nous nous trouvions, tandis que je reste au camp, prêt à partir au premier signal. Après la pénible journée d’hier, ces quelques heures supplémentaires de repos n’étaient pas hors de saison, et, si nous trouvions une route commode, nous pourrons faire une longue étape cette après-midi.

Dimanche, 26 juin, 1 heure 15 du matin.—M. Dunbar étant revenu, je suis parti en tête de la troupe. Melville est tombé dans l’eau par accident et a été trempé jusqu’à la ceinture. Pendant la matinée, le Walrus (traîneau no 1) a failli s’enfoncer, en plongeant de l’avant, sous la glace. Néanmoins, on a pu l’arrêter à temps et le retirer. Quoique la route ait été généralement meilleure qu’hier, comme il nous a fallu construire au moins cinq ponts, nous n’avions fait qu’un demi-mille dans la direction du sud-ouest au moment de faire halte, c’est-à-dire à six heures et demie du matin. Depuis minuit, la chaleur avait été accablante, quoique le thermomètre marquât seulement 23° au soleil. Le ciel était sans nuage; une légère brise soufflait du sud-sud-ouest. Nous avons tellement souffert de la chaleur que nos mains et nos visages étaient gonflés et bouffis. Pour ma part, je souffrais considérablement des mains. A sept heures et demie du matin, le dîner était prêt. A huit heures et demie, j’ai lu le service divin, et à neuf heures, nous nous sommes glissés dans nos sacs pour dormir.

Lundi, 27 juin, 1 heure du matin.—Nous nous sommes mis en marche à 2 heures 5 du matin, et, depuis ce moment jusqu’à 7 heures, nous avons eu à accomplir la tâche la plus rude que nous ayons encore eue. Cependant nous n’avons franchi qu’un demi-mille dans la direction du sud-sud-ouest, ce qui nous fait pour onze heures d’un travail ininterrompu un mille et un quart seulement. En quittant le lieu de notre halte, nous nous sommes trouvés en présence d’une crevasse de vingt pieds de largeur, qu’il nous fallait traverser, mais, pendant que nous y établissions un pont, elle s’est élargie de plus du double. Enfin, au prix des plus grands efforts, nous sommes parvenus à rassembler trois larges fragments de glace sur lesquels nous avons eu des peines inouïes à faire passer nos traîneaux et la baleinière. Quant aux deux autres embarcations nous avons été obligés de les mettre à l’eau. A environ un tiers de mille plus loin, nous sommes arrivés sur le bord d’une autre ouverture de soixante pieds de largeur. Cette fois, il nous a fallu remorquer et tenir en place une véritable île de glace épaisse de trente pieds; mais à peine cette besogne était-elle finie, que les deux bords de l’ouverture se sont éloignés l’un de l’autre, de sorte que nous nous sommes vus forcés d’aller à la recherche d’autres blocs de glace pour rétablir notre pont mobile. La glace semble se ramollir partout et s’en aller à la dérive sans résistance. Cependant la saison n’est pas encore assez avancée pour que nous puissions espérer trouver des canaux de quelque longueur, quant aux crevasses et autres solutions de continuité, nous en trouvons assez qui nous causent beaucoup d’ennuis. Travailler comme des nègres, pendant dix ou onze heures chaque jour, pour n’avancer que d’un mille est au moins décourageant; mais encore, savoir d’un autre côté qu’on est vraisemblablement entraînés de trois milles dans le nord-nord-ouest, quand on fait un mille au sud-ouest est vraiment capable d’inspirer des inquiétudes à un homme. Melville et le docteur sont seuls de notre troupe à qui j’ai fait connaître la latitude sous laquelle nous nous trouvons, mais je veux que nul autre n’en soit instruit. Sans doute, cette désagréable nouvelle jetterait le découragement parmi nos hommes qui se laisseraient peut-être aller au désespoir. J’évite donc brusquement toutes les questions que Chipp, Danenhower et Dunbar peuvent m’adresser à ce sujet. Jusqu’ici tout le monde est gai et plein d’entrain, on entend même les hommes chanter le long de la route. Puissions-nous ainsi conserver longtemps notre santé et notre ardeur.

L’état de Chipp s’améliore.

Mercredi, 29 juin.—Étant parti en avant avec M. Dunbar et les deux attelages de chiens, nous sommes arrivés subitement sur le bord d’une nappe d’eau, qui, autant que le brouillard nous a permis d’en juger, nous a paru former un canal d’une certaine longueur. Je suis revenu en toute hâte chercher le youyou pour m’en assurer. Mais, hélas! j’en ai été pour ma peine. Ce canal dont nous avions espéré nous servir se terminait brusquement, et une autre ouverture semblable de vingt-cinq pieds de large lui succédait, et pour traverser celle-ci nous fûmes obligés d’y établir un pont. Notre bonne fortune voulut cependant qu’un large glaçon se trouvât sous notre main, de sorte qu’après un rude effort, Dunbar, Shawell et moi, nous réussîmes à le mettre en place, et un rapprochement heureux des deux bords de la crevasse nous en fit un pont solide. Malheureusement les crevasses se succédaient, ce qui nous obligea à construire un certain nombre de ces ponts. Jamais pareille malchance ne nous avait poursuivis. Nous n’avions pas plus tôt traversé une crevasse qu’une autre s’ouvrait plus loin; à un moment nous en étions entourés. Le pis est que toutes étaient dans la direction de l’est à l’ouest. Il semblait que pas une ne pût se former du nord au sud pour ouvrir un chemin à nos embarcations, et toutes celles que nous voyons de l’est à l’ouest serpentent et se terminent en fissures étroites au milieu de fragments de glaces amoncelées, entre lesquels il est impossible de frayer un passage pour les bateaux. Souvent il nous est arrivé d’avoir à faire des ponts sur trois ou quatre de ces canaux dans l’espace d’un demi-mille; et quand je songe que Melville et ses hommes ont chaque jour six et souvent sept fois à parcourir la même route, aller et retour, je ne peux me défendre d’un sentiment d’effroi à l’idée du chemin qu’ils parcourent. Si on ajoute à cela les voyages que font les chiens, et le transport des malades, on ne trouvera pas extraordinaire que nous redoutions la rencontre de ces crevasses. Le champ sur lequel nous marchons actuellement est composé de vieille glace, fort dure, qui certainement ne fond jamais. J’ai mesuré un glaçon auquel j’ai trouvé trente-deux pieds neuf pouces d’épaisseur, et sur les points où il n’est pas sali par la boue, sa tranche rappelle la blancheur de l’albâtre. La route est assez bonne sur cette glace, et les traîneaux ne sont pas trop difficiles à tirer. J’ai rencontré un autre bloc de seize pieds d’épaisseur qui, à mon avis, était le produit d’une année, car il ne montrait pas la moindre trace de soudure de couches superposées.

Danenhower m’a demandé aujourd’hui, avec insistance, de lui permettre de s’employer à quelque chose, prétendant qu’il était capable d’aider à tirer les traîneaux, etc. Mais, comme je le crois absolument incapable de faire quoi que ce soit, et qu’à mon avis son œil le rendrait plus nuisible qu’utile, s’il tentait de faire quelque chose, j’ai repoussé sa demande en la remettant à l’époque où il ne serait plus porté sur la liste des malades. Chipp semble reprendre des forces. La température s’est maintenue à 30° pendant toute la journée, mais elle paraissait beaucoup plus basse, car pendant toute la journée nous avons eu un brouillard intense qui nous pénétrait jusqu’aux os. Chaque jour nous avons les pieds mouillés dès le matin, et nous restons dans cet état jusqu’à notre dernière halte.

Jeudi, 30 juin.—Vers minuit, nous avons observé sur l’horizon une ligne de nuages noirs du côté de l’ouest, qui s’étendait du nord-ouest au sud-ouest. Pendant notre halte, ce nuage s’est étendu comme à l’ordinaire sur tout l’horizon du nord au sud, et à une heure du matin, le ciel était entièrement couvert. Le temps est devenu brumeux, et une pluie fine et pénétrante a commencé à tomber. Le retour journalier de ce phénomène météorologique me fait croire que nous approchons de l’eau libre, car je ne peux admettre qu’un pareil brouillard soit produit par les vapeurs qui s’élèvent des crevasses de la glace. Chaque jour, vers minuit, le soleil se cache et l’eau perd lentement sa chaleur sous forme de vapeur, que le vent emporte à travers la plaine de glace où elle se condense et se dépose sous forme de brouillard, etc. Généralement, quand nous nous levons à 6 heures du soir, le soleil brille de tout son éclat, et quand nous nous couchons il recommence à paraître. Mais entre minuit et l’heure où nous nous arrêtons pour camper, le ciel est brumeux.