Après notre dîner, c’est-à-dire à 2 heures du matin, nous nous sommes remis en marche. Etant partis en avant avec M. Dunbar, nous avons tracé une étape d’un mille et demi, au bout de laquelle se trouvait une vaste étendue de glace unie. A la vérité, la route exigeait la construction de quelques petits ponts, et des travaux pour l’ouvrir et la mettre en état, ainsi qu’un détour de cinq milles. Néanmoins nous sommes parvenus à vaincre ces difficultés sans autre accident qu’un traîneau de Saint-Michel brisé, et la rupture d’une des traverses du traîneau du premier canot. En maints endroits nous avons rencontré à la surface de la vieille glace, des flaques d’eau qui m’ont paru de même nature que celles dont parle le capitaine Nares, lesquelles fournirent constamment de l’eau potable à l’équipage de l’Alert. Voyant quelques-unes de ces flaques geler par une température de 32°, je me suis imaginé que l’eau devait en être douce; mais le docteur, l’ayant essayée avec du nitrate d’argent, a reconnu qu’elle contenait beaucoup de sel.

Vendredi, 1er juillet.—La route que nous avons parcourue était bien bonne, mais il a commencé à pleuvoir à 6 heures 1/2 du matin. Pendant tout le temps de notre sommeil, la pluie n’a cessé de tomber par averses, et quand l’heure du lever est arrivée, on pouvait entendre le bruit des gouttes d’eau sur notre tente. Naturellement nos sacs sont mouillés, et quelques-uns, celui d’Erickson, et le mien en particulier, sont trempés comme des éponges. Erickson, Boyd et Knack se sont couchés avec des chaussures sèches, mais en se relevant, ils étaient mouillés jusqu’aux genoux. Je me suis arrangé de façon à ramener mes pieds dans un endroit sec, et alors j’ai pu dormir assez à mon aise pendant quelques heures, c’est-à-dire jusqu’à ce que mes membres endoloris aient commencé à me faire ressentir l’infernale dureté de la glace sur laquelle nous étions couchés. La neige nous offrirait une couche plus molle, mais la chaleur de notre corps, en la fondant, en aurait fait un marais. D’un autre côte la fonte des neiges a produit une si grande quantité d’eau sur la glace qu’il est impossible de trouver un endroit assez sec pour que notre tapis de caoutchouc nous soit de quelque utilité. Le moment du dîner est pour nous le plus désagréable de toute la journée. Après nos premières heures de marche, nos pieds et nos jambes sont mouillés, mais tant que nous sommes en mouvement, nous n’y songeons point; c’est seulement pendant la halte que nous sommés obligés de faire pour prendre notre repas, que nos pieds se refroidissent et restent dans cet état jusqu’à notre arrivée au lieu du campement, où nous pouvons changer de chaussures pour nous coucher.

Dimanche, 3 juillet.—Ce n’est qu’à minuit que nous avons rencontré la glace unie, j’entends par là celle couverte d’une couche de neige épaisse de deux pieds et à moitié fondue, qui recouvre des trous dans lesquels nous plongeons souvent jusqu’aux genoux au moment où nous nous y attendons le moins. Nous nous sommes arrêtés pour dîner. A ce moment le soleil a voulu percer à travers les nuages et le brouillard, mais la température a paru s’abaisser; aussitôt, afin d’éviter le vent autant que possible, nous avons étendu nos tentes, et nous nous sommes entassés derrière pour prendre nos repas.

A 9 heures du matin, j’ai lu aux hommes les articles du code maritime et ensuite le service divin. Une demi-heure plus tard, nous sommes allés nous coucher. Excepté Chipp et Danenhower, tout le monde est gai et plein d’entrain, et tous semblent jouir d’une excellente santé. Nous avons des vivres en abondance et bon appétit, nous dormons bien, et J. Cole dit «que chaque jour il lui semble devenir plus alerte.» Mes observations nous placent par 77° 31´ de latit. N. et 151° 41´ de longit. E.; soit, depuis le 25 juin, un changement de position de treize milles au sud et de trente vers l’ouest. Comme d’après nos calculs nous avons fait douze milles, il semblerait que nous n’avons pas eu de courant contre nous. Toutefois je n’oserais l’affirmer. Il se peut que notre mouvement de dérive ait été arrêté pendant ces trois jours par le vent du nord, il me faut donc accepter la position telle qu’elle est et pousser vers la bordure des glaces.

Lundi, 4 juillet.—A deux heures moins le quart du matin, nous avons fait halte pour dîner. A trois heures, nous nous sommes remis péniblement en route, et bien que nous devions nous attendre à quelque confusion parce que le Walrus s’est engagé hors du chemin tracé, nous avons évité néanmoins toute perte de temps considérable. A six heures 20 du matin, tous nos bagages étaient à un mille plus loin. Aujourd’hui nous avons donc franchi deux milles et un quart en huit heures 20 minutes, ce qui ne nous était pas encore arrivé.

Pendant le dernier quart de mille nous avons rencontré une belle glace dure et unie, le long d’un canal étroit, de sorte que nous avons pu faire avancer deux traîneaux en même temps; nous avons même traîné ensemble la baleinière et le second canot, laissant le premier canot pour un autre voyage. En réduisant ainsi le nombre des voyages de sept à quatre, nous faisons une grande économie de temps, quoique nous ne puissions le faire que pour de courtes étapes, car un tel travail met bientôt les hommes hors d’haleine. Depuis seize jours que nous sommes en route, nous avons fait une brèche sensible à la masse des provisions traînées par nos chiens, aussi leurs traîneaux arrivent-ils au bout de l’étape un peu en avance sur les autres. J’ai donc ordonné de faire une nouvelle répartition des fardeaux...

L’avenir ne nous apparaît pas sous de trop sombres couleurs. Je remarque que nous ne consommons pas nos rations journalières de pemmican. Celles-ci sont d’une livre par homme et, chose extraordinaire, les chiens eux-mêmes ne mangent pas entièrement les leurs. Tous, nous aimons cette nourriture que nous mangeons froide, trois fois par jour, comme une véritable friandise; néanmoins il semble qu’une ration d’une livre soit trop forte. Mais le grand régal est l’infusion d’extrait de Liebig que nous prenons matin et soir. Notre ration journalière est d’une once par homme, ce qui est suffisant pour nous fournir à chacun une pinte de bouillon le matin et le soir. Je ne connais rien d’aussi rafraîchissant et en même temps d’aussi nourrissant pour ces régions que ce breuvage, quand il est chaud. Dans quelques tentes on réserve l’once entière pour le dîner, mais sous la nôtre nous préférons la prendre en deux fois: au commencement et à la fin de notre travail.

Nous avons arboré nos pavillons en l’honneur de ce jour, qui, pour moi, est bien triste. Il y a trois ans, en effet, aujourd’hui, nous baptisions la Jeannette au Havre; que de beaux projets, que de beaux rêves formés alors, qui se sont évanouis avec le navire! Je ne pensais point que trois ans plus tard, le 4 juillet me trouverait sur la glace, cherchant à regagner ma patrie, où m’attendent ceux qui m’accompagnaient de leurs vœux, et ce, sans avoir rien fait, et n’ayant à raconter que l’histoire de la perte d’un bâtiment. Mon devoir envers ceux qui m’ont suivi est de les ramener sains et saufs dans leur patrie; je leur dois donc toutes mes forces et toute mon intelligence; à moi seul incombe le fardeau de les soutenir jusqu’au bout, ce qui m’oblige à désirer aussi mon retour; mais si ces deux devoirs ne s’imposaient point à moi, je crois qu’il me serait indifférent d’être disparu avec la Jeannette. Comme les résultats ne répondent pas toujours aux bonnes intentions, je dois me forcer d’envisager mon malheur en face et d’apprendre à en tirer tout le parti possible. Néanmoins, ce sera une rude épreuve pour moi d’attacher à mon nom la renommée d’un homme qui, après avoir entrepris une expédition polaire, a laissé couler son navire sous le 77e parallèle.

Nous nous sommes couchés à neuf heures du matin; appel à 6 heures du soir; déjeuner à sept; en marche à huit. A trois cents mètres du camp, nous sommes arrivés sur le bord d’une ouverture de 150 pieds de large, qui nous barrait le passage. Comme maintenant nous doublons nos convois, c’est-à-dire que nous emmenons deux traîneaux en même temps, un canal de cette largeur eût été cause de bien des ennuis pour nous. Cependant, apercevant un glaçon peu épais au milieu de ce canal, il m’est venu à l’idée de l’utiliser afin de ne pas perdre de temps. J’ai envoyé le youyou, qui a réussi à l’amener et nous avons pu nous en servir comme de radeau pendant qu’on allait chercher les autres embarcations. Les deux canots et les deux traîneaux ont été ensuite transbordés, ainsi que le reste de nos bagages. Un peu plus loin, nous avons eu à recommencer la même opération, et à construire encore plusieurs ponts avant d’atteindre la glace solide que j’avais visitée le jour précédent avec M. Dunbar. La glace que nous avions trouvée auparavant sans solution de continuité, se trouvait remplie de crevasses et s’en allait à la dérive. Ce n’a été que le lendemain, à une heure du matin, que nous avons jugé tous nos bagages suffisamment en sécurité pour nous arrêter et prendre notre repas. La neige tombait à ce moment là en larges flocons, qui nous ont forcés de tirer nos tapis de caoutchouc de nos canots pour nous en faire des abris, de sorte que, comme le disaient quelques-uns d’entre nous, notre campement, pendant le dîner, ressemblait à une foire de campagne. Mais je ne pus m’empêcher de rappeler que ce jour-là, à Hoboken, bien des gens faisant une partie de pique-nique auraient accueilli avec plaisir une partie de la fraîcheur que nous ressentions; mais cette idée paraissant faire naître de tristes pensées, je n’en ai pas dit plus long.

A deux heures du matin, nous nous sommes remis en marche. Les crevasses de la glace nous ont causé encore quelques ennuis, mais nous nous sommes mis courageusement à établir des ponts. Pendant que nous y travaillions, on eût dit que tout le champ de glace entrait en mouvement, et l’agitation et les secousses qui se sont succédé pendant un quart d’heure ne nous en ont donné une preuve que trop sensible. De gros blocs de glace, qui auparavant étaient retenus en dessous, se trouvant dégagés, se sont relevés et sont venus émerger à la surface, comme de monstrueuses baleines. Quand les bords des îles de glace venaient à se rencontrer, d’énormes blocs en étaient détachés et restaient debout. Parfois ils atteignaient jusqu’à vingt-cinq et trente pieds de haut. Une masse de blocs séparés se trouvant réunis, ont été chassés sur un énorme glaçon, où ils se sont entassés et ont formé un monceau ressemblant à un édifice de trente pieds au-dessus de la surface du glaçon. Au milieu de grincements et de sourds grondements que nous entendions de tous côtés, s’élevaient insensiblement au-dessus de la surface de la glace de gros sillons semblables à d’immenses talus de neige. Quand de longues aiguilles de glace se trouvaient élevées à trente pieds, elles s’inclinaient en arrière, puis se brisaient en gros fragments qui retombaient, qui glissaient d’eux-mêmes à la surface de la banquise à des distances énormes. Cependant nous avons quitté, je crois, la glace paleocrystique. Depuis hier, nous marchons sur un champ de glace qui ressemble à la banquise dans laquelle nous sommes entrés près de l’île Herald, et presque partout me paraît plus âgée d’une année. Si je ne me trompe, nous pouvons être sortis du courant des glaces mobiles, et nous trouver sur celles qui enserrent les îles Liakoft. Dans ce cas, nous ne serons pas longtemps, j’espère, avant de trouver un canal dont nous pourrons tirer parti.