Chipp est loin d’être aussi fort qu’il voudrait nous le faire croire. Hier le docteur, afin de se rendre compte de son état, a essayé de lui supprimer le whisky. Or, pendant la nuit dernière (c’est-à-dire pendant le temps que nous consacrons au sommeil), Chipp n’a rien mangé et n’a pu dormir. En outre, pendant tout le temps, il frissonnait et poussait des gémissements. Nous tenons ce fait de Dunbar, car Chipp affirme qu’il est parfaitement portant, et prie Dunbar de ne pas le démentir quand le docteur le questionne. Il est assez fou, en effet, pour désirer reprendre son service, se croyant capable de travailler.
Vendredi, 8 juillet.—Cette journée a débuté par le trajet le plus écœurant après la journée la plus décourageante que nous ayons eue jusqu’ici. Un vent du nord-ouest a disloqué la glace dans toutes les directions, excepté dans celle que nous désirions, de sorte que notre travail n’a été qu’une succession de transbordements à l’aide de radeaux ou d’établissement de ponts. Le vent était pénétrant, puis sont survenus le brouillard et la pluie habituelle, de sorte que nous étions mouillés et transis de froid. A deux heures du matin, nous n’avions pas encore dîné. Il nous a fallu six heures pour parcourir notre dernier demi-mille; il était sept heures quand nous nous sommes arrêtés pour installer notre camp, et à 7 heures 1/2, nous nous sommes mis en devoir de souper. Le baromètre était à 29. 58, et le thermomètre marquait 31°. Nous sommes allés nous coucher à 9 heures du matin.
Tout le monde était debout à 6 heures du soir. Brise fraîche du nord-ouest. De trois à cinq heures, le ciel s’est découvert par endroits et le soleil s’est montré. A 8 heures, rafales de neige. A 8 heures 1/2, nous nous mettons en marche; grâce à un bon chemin, nous faisons une bonne étape jusqu’à minuit cinq.
Samedi, 9 juillet.—Nous avons encore transporté tous nos bagages un quart de mille plus loin, et nous avons fait halte pour dîner. Le chemin parcouru aujourd’hui va nous dédommager de tous nos déboires et de tous nos contre-temps d’hier. Quand la glace n’est point disloquée, notre marche est assez rapide; mais ces infernales crevasses nous font perdre beaucoup de temps. D’ordinaire, quand nous avons avancé d’un mille, les hommes en ont fait sept. Les allées et les venues, les marches en avant pour reconnaître la route, mon retour en arrière pour amener l’arrière-garde me font parcourir trois fois la route le soir et le matin; aussi la fatigue que j’éprouve me fait comprendre avec quel plaisir Melville et ses hommes doivent voir arriver l’heure du campement. Le vent du nord-ouest a persisté, et bien que nous nous soyons mis à l’abri de nos canots pour dîner, nous avons eu froid, et notre condition était vraiment misérable. Le brouillard de chaque jour est encore venu empirer la situation; aussi je crois que personne n’a été fâché, quand à une heure dix j’ai donné le signal du départ.
Dimanche, 10 juillet.—Nous avons rencontré un nombre considérable de ces glaçons de forme bizarre auxquels Parry a donné le nom d’aiguilles de glace, et dont il attribue la formation à la chute des pluies sur les glaçons. Pour nous, ces aiguilles sont le résultat de la fonte plus rapide du sel sur certains points des glaçons que sur d’autres. Quand ces parties sont fondues, ce qu’il en reste affecte la forme de longs épis, dont un rayon de miel coupé en deux peut donner une idée assez exacte.
J’ai obtenu une bonne observation, ce matin, qui m’a permis de déterminer notre position. D’après mes calculs, nous sommes par 77° 8´ 3´´ de latitude nord et par 151° 38´ de longitude est,—soit un changement de position de 26 milles 1/4 dans la direction sud 30° est. D’après notre estime, nous avions fait seize milles au sud-ouest; ce qui démontre avec combien peu de certitude on agit dans les conditions où nous sommes. Tout ce que nous pouvons faire est de continuer de marcher dans la même direction. Si notre longitude est exacte, c’est, en effet, au sud-ouest, à mon avis, que nous atteindrons le plus tôt la bordure de glace.
Nous avions soupé à sept heures et demie; j’ai lu l’office divin à neuf heures moins un quart, et à neuf heures nous sommes allés nous coucher.
Après notre souper, le cri de terre est venu susciter un peu d’émotion parmi nous. Nous découvrions, en effet, quelque chose an sud-ouest, qui, à vrai dire, avait l’apparence de la terre; mais le brouillard prend si souvent des formes trompeuses que nous ne pouvions être sûrs de rien. Or, comme la plus rapprochée des îles de la Nouvelle-Sibérie est à 120 milles de nous, à moins que nous ne devions découvrir une île nouvelle, ce n’est point une terre que nous avons vue aujourd’hui. J’estime que nous avons parcouru trois milles et demi dans la journée, c’est-à-dire en neuf heures et demie.
Nous sommes partis à huit heures un quart; à neuf heures j’ai pris les devants et j’ai rencontré Anequin, qui revenait en toute hâte pour chercher un fusil, disant que M. Dunbar avait vu un ours. Arrivant en tête de la troupe, j’ai, en effet, trouvé M. Dunbar, qui, réellement, avait rencontré maître Bruin, et, en homme prudent, car pour toutes armes il n’avait qu’un bâton, il avait pris ses jambes à son cou. Mais à un détour il s’était trouvé à trente mètres de la bête, qui l’a poursuivi pendant une certaine distance. Enfin, celle-ci s’est arrêtée pour le regarder et s’est tenue à une distance respectueuse jusqu’au moment où Anequin est apparu avec son arme.
Des nuages que nous avions aperçus au sud-ouest sont pour nous un indice plus certain de la présence de l’eau libre que tout ce que nous avons vu jusque-là. Je les ai fait remarquer à M. Dunbar, qui m’a dit qu’à son avis ces nuages ne se trouvaient point au-dessus de la glace. Voulant m’en assurer, j’ai grimpé sur un monticule de glace élevé d’une vingtaine de pieds au-dessus du niveau de l’eau, et, examinant soigneusement l’horizon avec une lunette, j’ai vu très distinctement de la terre et de l’eau. C’était donc bien une terre que nous avions aperçue hier. En tous les cas, j’affirme avoir vu de la terre et de l’eau. Mais quelle est cette terre? Personne ne peut encore le dire. Est-elle nouvelle? ou nos calculs de longitude étant inexacts, est-ce quelque portion de la Sibérie? Ce ne peut guère être, en tous les cas, une des îles Liakoff. Heureuse coïncidence: la nouvelle direction que nous suivons nous y conduit tout droit. En voulant sortir plus rapidement des glaces j’ai donc fait sagement de quitter la direction du sud pour celle du sud-ouest. M’en rapportant à mon jugement, je peux estimer la distance de cette terre à dix ou quinze milles, et comme j’ai pu distinguer de vastes nappes d’eau libre en même temps qu’une longue bordure de glace, il serait possible qu’arrivés sur la limite du champ de glace que nous traversions si laborieusement, nous nous trouvions en face d’une mer ouverte qui pourra nous donner passage jusqu’à la côte de Sibérie, vérifiant ainsi en partie les affirmations des explorateurs russes. Nous avons renversé tant de théories émises par nos devanciers, qu’il serait difficile de nous faire croire que nous pouvons avoir laissé la glace derrière nous près du cercle arctique. Voilà un mois que la Jeannette a disparu, et je ne peux imaginer aucun travail plus pénible que celui qui nous est incombé depuis. Au reste, le fait est incontestable, et il n’est pas un de nous qui ne reconnaisse que c’est la plus terrible besogne qu’il ait faite de sa vie. Traîner, toujours traîner, et nul ne sait combien. Les faux pas sur un terrain glissant, les soubresauts et les saccades de la courroie du traîneau sont terriblement agaçants, et le travail à la pioche sur la glace flottante fait mal dans tous les os.