Mardi, 12 juillet.—Nous n’avons pu distinguer de nouveau la terre aperçue hier. L’horizon était couvert de brume au sud-ouest. Nous avons vu de nombreux guillemots, quelques goëlands, un pingouin, et, fait extraordinaire, le docteur a pris un papillon vivant, que j’ai conservé; celui-ci n’est point un habitué des glaces, et a certainement été apporté par le vent du sud-est ou par celui du sud-ouest qui lui a succédé.
Le lieutenant de Long continue ensuite de raconter jour par jour les incidents survenus pendant la retraite, signalant tous les transbordements sur des radeaux de glace et la construction de tous les ponts. Il ajoute ensuite qu’on a revu de nouveau au sud-ouest ce qu’on a pris pour une terre, et que plusieurs hommes de la troupe affirment avoir aussi découvert de l’eau.
Le 14 juillet, il ajoute: La semelle des bottes de nos hommes s’use si rapidement sur les angles de la glace que nous traversons, que notre provision de peaux de réserve ne suffit plus aux réparations. J’ai déjà permis d’enlever pour cet usage le cuir des avirons du youyou, et, ce matin, j’ai dû faire enlever la garniture du gouvernail du premier canot. Ce cuir durera plus longtemps que des morceaux de peau, mais j’espère que bientôt mon esprit sera délivré de ce souci...
Vendredi, 15 juillet.—Nous marchons toujours au sud-ouest; nous avons encore aperçu la terre. Au reste, tout me fait croire à son voisinage et à celui de l’eau libre. Pendant notre dîner (vers 2 heures 20 ou 22 du matin), la lune s’est montrée pour la première fois, je crois, depuis deux mois. Une autre vue qui nous a fait plus de plaisir est celle d’un phoque dans un canal, tout près de nous, et que M. Collins a tué. Cette fois, le youyou est arrivé à temps pour l’empêcher de couler à fond. Ce phoque est venu juste à temps pour varier notre nourriture. A sept heures et quart, nous nous sommes assis dans la tente no 1 pour faire un souper réellement délicieux. Après notre long régime de pemmican, cette variante n’est ni plus ni moins qu’un extra. Rompant cette fois avec nos habitudes du bord, nous n’avons point laissé refroidir notre capture et nous l’avons encore moins pendue pour plusieurs jours dans notre garde-manger; car, à deux heures, l’animal recevait le coup de grâce; à quatre heures, il était dépouillé de sa peau; à sept heures, nous commencions à le manger, et véritablement nous n’eussions pas fait un pareil festin chez Delmonico. La part revenant à notre tente fut bouillie dans l’eau avec trois onces et demie d’extrait de Liebig et un litre de croutons, et ce fut pour nous une fête dont je me rappellerai longtemps. Le cuisinier de la tente no 4 fit frire une partie de la ration afférant à cette tente, et Melville me raconta qu’il avait trouvé à ce mets le goût d’huîtres frites.
Samedi, 16 juillet.—Temps clair et agréable. L’île nous est apparue plus distinctement qu’hier; mais nous n’avons pu distinguer aucune trace d’eau libre. M. Collins a tué un autre phoque que nous avons repêché avec le youyou, ce qui nous a procuré l’occasion d’un nouveau festin. Dans la soirée, il m’est survenu un petit accident assez désagréable. Voulant me rendre au sommet d’un monticule de glace afin de mieux examiner la terre, je suis parti un peu en avant avec M. Dunbar. Le monticule se trouvant un peu en dehors de la route, il m’a fallu franchir quelques crevasses assez larges pour y arriver. En allant, tout se passa au gré de nos désirs, mais, en revenant, ayant à franchir une crevasse de quatre pieds de large, j’ai choisi pour sauter un endroit où la glace peu solide m’a crevé sous les pieds, de sorte que je suis tombé dans l’eau jusqu’au cou. Heureusement, mes habits m’ont retenu un moment à la surface, et M. Dunbar a pu me saisir par la tête, croit-il, mais surtout par les favoris, à mon avis; toujours est-il que j’ai cru qu’il allait m’enlever la tête de dessus les épaules. Mon sac se trouvant en arrière, aussitôt après avoir rejoint le youyou, j’ai envoyé me le chercher. Bientôt après, j’avais des vêtements secs, et, grâce au beau soleil que nous avions, ceux que je venais de quitter séchèrent rapidement.—Le traîneau attelé de chiens étant venu à verser, nous avons perdu 270 livres de pemmican...
Mais l’événement de la journée a été la capture d’un beau gros phoque bien gras, qui nous a fourni des vivres et de la graisse pour nos bottes. Un autre fait aussi important est l’apparition d’un walrus: c’est le premier que nous voyons depuis fort longtemps; mais, quoique blessé par M. Collins et par Ninderman, ce walrus est finalement resté au fond de la mer.
La terre nous est encore apparue plus distinctement aujourd’hui, mais il m’a été impossible de distinguer la moindre étendue d’eau libre. D’après mes observations notre latitude est 76° 44´, et notre longitude 153° 25´ est,—soit, depuis le 10, c’est-à-dire depuis six jours, une avance de trente-quatre milles vers le sud-est. Comme la terre que nous voyons porte à l’ouest et au sud de l’ouest vrai, je ne peux croire que ce soit une des îles Liakoff, lors même que nos calculs de longitude seraient erronés.
Notre phoque nous a fourni un déjeuner délicieux à six heures.
Chipp, rayé ce matin de la liste des malades, a repris son service. C’est un renfort pour Melville, qui n’a plus qu’à s’occuper de préparer la route et à installer les ponts à la place du docteur, qui passe au cadre de réserve.
A neuf heures du soir, l’île est plus distincte que jamais. Je sens renaître l’espoir d’avoir fait une nouvelle découverte.