En repassant mes calculs de longitude, j’ai rectifié notre latitude. Je trouve actuellement 76° 41´ de latitude et 153° 30´ de longitude est; soit trente sept milles parcourus dans la direction du sud, quarante-trois degrés est depuis le 10. La sonde nous accuse trente-trois brasses...
Dimanche 17 juillet.—M. Dunbar croit que nous atteindrons la mer libre d’ici deux jours, mais la terre me paraît toujours aussi éloignée...
Un plongeon que j’ai fait aujourd’hui à travers la glace nous a révélé une curieuse ruse chez les morses. L’amphibie, cause de mon malheur, avait deux trous conduisant à la mer et communiquant ensemble par une galerie recouverte de neige et d’une mince couche de glace.
Je suppose qu’il se ménageait ainsi un réduit au cas où un ours serait venu à lui couper la retraite près du trou où il venait respirer; il y avait en effet une cavité où il s’était couché et gratté, car elle était toute tapissée de poil.
A partir de cette date, jusqu’au mardi 26 juillet, les notes du capitaine de Long s’étendent sur les difficultés d’avancer sur la glace. Plus les naufragés approchent de la terre et plus l’état de la glace qu’il faut traverser devient chaotique. Pendant ce temps, ils ont tué un phoque, un ours, un walrus. MM. Collins et Chipp ont signalé une apparence de terre, mais les indices en étaient si vagues que de Long n’a pas jugé prudent de se détourner de sa route pour en vérifier l’existence. Enfin, il raconte que le 26 juillet, M. Collins s’étant levé pendant que les autres dormaient, a pu voir, en face du camp, une vallée dans l’île et distinguer de l’eau entre la plaine de glace où se trouvent les naufragés et une ceinture de glace qui entoure la terre.
Je crois que nous sommes assez à l’ouest pour n’avoir point à redouter d’être entraînés par le courant de glaces flottantes, à moins que nous ne soyons dans un tourbillon créé par ce courant et qui nous pousserait plus près de terre. Comme il est impossible de rien distinguer, ce serait une folie de se lancer au milieu de ce chaos d’où l’on ne pourrait sortir; j’attendrai donc jusqu’à ce que je puisse profiter de quelque occasion favorable pour aborder.
Je n’oublierai jamais, je crois, la journée d’hier: nulle part au monde on ne peut rencontrer une série de difficultés et de contre-temps pareille à celle que nous avons eue, ni assister à un tel changement à vue dans la position des glaçons et des canaux qui les séparaient. A peine avions-nous commencé à manœuvrer nos embarcations le long d’une crevasse où nous croyions trouver une route sûre et commode, qu’elle se fermait. Quand nous étions sur la glace c’était pis encore. Tantôt elle rompait sous nous, tantôt elle s’éloignait, s’en allant à droite quand nous voulions aller à gauche et vice versa; aussi chaque fois que nous étions parvenus à mettre en sûreté nos bagages en traversant une crevasse, c’était comme si nous les avions sauvés de la destruction; ajoutez à cela que pendant tout ce temps nous avions la terre à moins d’un demi-mille. Cette terre, comme pour nous tenter, semblait nous inviter à aller nous mettre à l’abri sur son sol immuable et reposer nos membres fatigués sur la pente de ses collines couvertes de mousse.
Hier matin, quand je pris la résolution d’aborder, décidé à lutter au besoin pendant vingt-quatre heures pour triompher de toutes les difficultés qui se présenteraient, nous avions tant de voies ouvertes devant nous que j’étais embarrassé du choix, car toutes paraissaient devoir nous conduire à la côte; mais un quart d’heure après, je n’avais plus devant les yeux qu’un dédale inextricable de glaçons et de canaux. Il n’est pas besoin de dire que quand, à six heures du soir, j’abandonnai mon projet, nous étions tous épuisés et incapables d’un nouvel effort. Nous étions tous mouillés jusqu’aux genoux, et les crampes que nous ressentions dans nos jambes raidies, ont persisté encore pendant une heure ou deux après que nous avons été plongés dans nos sacs. D’ailleurs, nous étions tous trop fatigués pour goûter le repos dont nous avions besoin. Néanmoins nous sommes tous très bien portants ce matin, et personne ne se ressent de ses fatigues. Peut-être notre position est-elle meilleure, au reste, que si nous avions poursuivi nos efforts, car si nous n’étions pas arrivés à terre après un travail continuel de vingt-quatre heures, nous nous serions probablement trouvés entraînés pendant la nuit par la force du courant à plusieurs milles de la terre. Aujourd’hui le brouillard s’est levé à midi, et nous a permis de voir la terre pendant quelques instants. La pression de la glace, en tournant autour de la pointe orientale de l’île, nous a refoulés dans la baie, et entre le glaçon qui nous porte et le rivage existe un espace presque libre de deux milles environ de largeur. Je suppose que les nombreux blocs et monticules de glace qui entourent notre glaçon nous offriraient de sérieuses difficultés pour lancer nos embarcations. En dehors de ces amas de glace, la mer brise avec force; en outre le vent souffle par rafales. La tente no 6 a déjà été renversée deux fois. Je veux donc attendre l’après-dîner pour voir la tournure que prendront les choses.
A midi et demi, un ragout d’ours nous a offert un excellent repas. A une heure et demie, le brouillard nous a, de nouveau, caché la terre. D’ailleurs, rien n’était changé dans notre situation. Si je n’avais suivi que mes désirs, j’aurais donné désormais l’ordre de marcher en avant, mais la prudence m’a forcé d’attendre que le vent se modérât. Le baromètre a baissé; la pluie est tombée par grains, et il était impossible de rien distinguer au milieu du brouillard. J’ai donc pris la résolution d’attendre que le temps s’améliore: alors je lancerai le second canot afin d’essayer de porter quelques provisions à terre.
En un moment la sonde nous indique trente brasses, sans révéler l’existence du moindre courant. Notre glaçon supporte évidemment une forte pression qui le tient solidement en place. Probablement à la première occasion, l’amas de glaces brisées qui nous enserre va se disperser sans laisser l’espace nécessaire pour lancer nos canots, au cas même où notre glaçon ne serait pas poussé impétueusement vers la côte.