Pendant l’après-midi, l’apparence de la glace a changé constamment. A un moment, elle paraissait aller de notre glaçon à la côte. A un autre, nous apercevions des canaux libres de glace. Notre glaçon s’est même trouvé isolé comme une île pendant un instant, de sorte qu’il eût été possible de lancer les embarcations pour atteindre le rivage. J’avoue que j’ai été tenté de le faire, mais j’ai réfléchi que la baleinière ne peut prendre autre chose que son équipage avant que ses gabords ne soient réparés, et que, dans ces conditions, les deux canots auraient six ou sept voyages à faire pour transporter tous nos bagages. D’ailleurs, avant que notre premier bateau eût été à l’eau, la glace s’est montrée entre la terre et nous, et la voie nous était fermée une fois de plus.

On croirait que la Providence dirige elle-même nos mouvements, car le glaçon sur lequel nous avons passé la nuit, est le seul de quelque étendue; partout autour de nous règnent la confusion et le chaos. Si j’en avais choisi un pour m’arrêter, il est difficile de dire où nous serions maintenant.

Nous sommes entraînés lentement vers l’ouest, dans la direction de la côte que nous longeons, à un mille ou un mille et demi de distance, et à l’heure actuelle (sept heures du matin), nous nous trouvons en face d’un large glacier, qui peut avoir vingt pieds de haut, et dont, avec une lunette, nous pouvons distinguer les bords déchiquetés. Pendant toute la journée, j’ai cherché attentivement un point pour atterrir, sans en trouver aucun. La côte n’est formée partout que de falaises abruptes ou de glaçons, et n’offre aucune place commode pour aborder. Le baromètre se tient immobile, et, quoiqu’il pleuve par instants et que nous n’apercevions qu’un ciel sombre, partout où le brouillard ne nous le voile pas, je compte sur une amélioration pour cette nuit. Un ragout d’ours fait les frais de notre souper, à six heures du soir, et nous allons nous coucher à neuf heures.

Mercredi, 27 juillet.—Appel général à six heures. Déjeuner à sept. Le vent a tourné à l’est et s’apaise. J’ai attendu, pendant toute la matinée, une éclaircie, avec patience. J’étais plein d’espérance, mais en ce moment (1 heure du matin), un brouillard impénétrable nous environne. Le baromètre a monté, la température est à 30°. Nos sondes accusent seize brasses d’eau. Je crains que nous n’ayons été entraînés trop à l’ouest de la baie où nous trouvions hier treize brasses, pour espérer de pouvoir y aborder. Dans ce cas, nous ouvririons la côte ouest de l’île. Le dernier espoir qui nous reste de rencontrer une voie ouverte dans le voisinage de cette île serait alors évanoui. Cependant nous avons lieu de nous estimer heureux. Chacun de nous jouit d’une excellente santé, malgré les terribles efforts qu’il nous a fallu faire pendant quarante et un jours consécutifs de marche sur la glace. Notre appétit est extraordinaire, et pendant la nuit, nous avons un sommeil réparateur et ininterrompu. Nous avons fait une telle brèche à la chair de notre ours, que nous aurons, pour souper, la ration ordinaire. (En cinq repas nous avons absorbé environ 250 livres de chair d’ours. Le poids brut de l’animal devait être de 450 livres.) La seule trace, qui nous reste de notre longue marche, est que nos pieds sont devenus sensibles, sans doute parce que nous les avons eus trop souvent humides.

Nous avons dérivé le long de la côte depuis hier soir, et le glacier qui se trouvait alors en face de nous est maintenant sur notre droite. Mais nous nous trouvons à la hauteur d’un énorme banc de glace qui s’étend sans doute jusqu’au rivage, et dont nous ne sommes séparés que par quelques petits canaux insignifiants. L’occasion était trop belle pour la laisser passer. Tout le monde s’est mis à l’œuvre. A sept heures un quart, nous partions avec quatre traîneaux à la fois. Les officiers eux-mêmes tiraient sur les traits; les embarcations sont enlevées à leur tour, et dans une heure tout notre bagage est amené sur le banc de glace. Mais nous découvrons bientôt que nous avons commis une erreur. Nous sommes encore sur une île de glace d’un mille et demi de large, et séparée du rivage par un chenal d’un demi-mille et rempli de glace brisée, formant un véritable dédale de canaux. J’ai reconnu aussitôt que nous ne pourrions surmonter cet obstacle pendant la nuit et que nous ferions mieux d’y consacrer un jour entier. Le vent ayant tourné à l’est-sud-est, soufflant avec une certaine violence, la pluie s’est ensuite mise à tomber avec persistance, et quand, à onze heures du soir, j’ai donné l’ordre d’établir le camp sur le glaçon, je crois que j’ai agi avec prudence.

Jeudi, 28 juillet.—Appel général à sept heures et déjeuner à huit. Temps brumeux et désagréable, avec un vent de l’est-sud-est. Nous entrevoyons la terre de temps en temps. Nous avons un peu dérivé vers l’ouest; le baromètre indique une baisse considérable de pression atmosphérique; le thermomètre est à 30°. En route à neuf heures moins dix. Envoyé M. Dunbar en avant, et quelque temps après nous avons réussi à traverser le bras de glace qui nous a arrêté hier, pour passer sur un petit glaçon que nous nous hâtons de traverser. Le brouillard nous enveloppe d’un voile impénétrable; je crains que nous ne soyons arrivé à un moment périlleux. M. Dunbar, revenu, m’annonce néanmoins qu’après avoir quitté ce glaçon, nous ne trouverons plus que de larges blocs de glace séparés par des canaux et s’étendant jusqu’à la ceinture qui entoure ce rivage large de deux pieds seulement. Pour nous, c’est une bonne fortune que nous ne pouvons laisser échapper; nous marchons donc en avant. Mais, malgré la hâte que nous employons à traîner notre dernier convoi à travers ce glaçon, quand nous atteignons le bord, tout est changé. La glace s’est brisée et nous nous trouvons en présence d’innombrables blocs de glace, se mouvant avec rapidité. Beaucoup de ces glaçons flottants ressemblent à de petites montagnes arrachées du pied d’un glacier, et avec leurs sommets arrondis et leurs arêtes à angle droit me font l’effet d’icebergs.

A midi et demi, tous nos bagages étaient arrivés sur le bord du glaçon; nous nous sommes mis alors à dîner. Le soleil essayait alors de faire passer ses rayons à travers le brouillard: j’espérais donc une éclaircie; mais à une heure et demie, quand nous voulûmes nous remettre à la besogne le brouillard était redevenu aussi épais qu’auparavant. La situation s’était cependant améliorée, car un grand glaçon se trouvait alors le long du nôtre et quelques blocs de glace nous offraient les matériaux pour faire un pont convenable. Nous marchâmes donc en avant, mais ce glaçon avait une surface peu étendue, et nous eûmes bientôt atteint le bord opposé. Ici, nouvelle source d’embarras. Heureusement nous avions devant nous un autre bloc plus étendu sur lequel nous pouvions passer. Tous nos bagages furent embarqués sur un radeau de glace, qui devait nous servir de bac, et que nous nous proposions de haler avec une ligne. Après un travail surhumain, notre radeau était débarrassé à quatre heures du soir, et nous commencions le halage.

Soudain, de toutes les poitrines s’échappa la même exclamation: «Regardez!» En face de nous, la terre, comme un immense château-fort, s’élevait à 2,000 pieds au-dessus de nos têtes, tandis que nous, nous l’évitions comme si nous nous fussions trouvés entraînés par le courant d’un moulin. La sonde fut jetée en toute hâte. Dix-huit brasses et demie. L’instant suivant, nous atteignîmes notre glaçon, et en avant! Nous y précipitâmes nos traîneaux et nos bateaux; voyant ensuite deux ou trois blocs de glace qui se touchaient presque, nous y glissons nos bagages en toute hâte jusqu’à ce que nous soyons arrivés en face de la ceinture de glace qui environnait l’île. La besogne avait été rude, car les hommes, avec les tentes et le reste de nos provisions sur les épaules, avaient eu peine à courir assez vite pour arriver sur le dernier bloc de glace avant que les autres ne fussent entraînés. Nous y étions enfin; mais là, notre position devint critique, car nous ne pouvions atteindre le banc de glace du rivage, dont nous étions séparés par un canal de dix pieds de large et rempli de glaces flottantes, tandis que notre radeau s’en allait à la dérive avec une vitesse de trois milles à l’heure. En outre, celui-ci n’était pas d’une grande solidité; dans sa course, il pouvait heurter quelques-uns des petits icebergs qui nous environnaient et se briser en nous séparant les uns des autres.

Le moment était vraiment dangereux. La pointe sud-ouest de l’île n’était plus qu’à un demi-mille, et c’était notre dernière planche de salut. Le fruit de plus de deux semaines de travail et d’efforts incessants était donc sur le point de nous échapper. Bientôt je remarquai que notre glaçon commençait à s’ébranler en décrivant un circuit, et pouvait être conduit par ce tourbillon dans une espèce de crique formée par la glace solide, et je jugeai que s’il s’y arrêtait quelques instants, nous aurions le temps de débarquer. «Attention!» m’écriai-je, et avec les traits de nos traîneaux à la main, nous guettâmes le moment opportun. Quelques minutes après, le glaçon se trouva poussé dans la crique, où il s’arrêta. «En avant, Chipp!» Celui-ci sauta aussitôt sur la glace solide. Le premier traîneau passa sans encombre, le second faillit verser, le troisième versa en entraînant Cole avec lui. Il fallut faire un pont pour pousser le quatrième. J’ordonnai immédiatement de faire passer les traîneaux de Saint-Michel, mais ils paraissaient retenus par quelque chose. Surveillant attentivement notre glaçon, je m’aperçus qu’il allait s’éloigner. «En avant avec le bateau!» Aussitôt dit, aussitôt fait, les embarcations sont à l’eau. Les hommes quittèrent les traîneaux pour se jeter dans les canots, et juste au moment où l’on commençait à hisser le canot no 1 sur l’autre bord, notre gâteau de glace m’emportait avec Melville, Iverson, Anequin, ainsi que six de nos chiens. Wilson avait emmené une partie de ceux-ci dans le youyou, mais nous ne pouvions le faire revenir pour prendre le reste. Chipp était sur la glace solide avec les canots, et je savais qu’il pouvait veiller à tout; en outre, j’étais presque certain que tous nos bagages étaient en sûreté. Quant à nous, qui étions sur notre radeau de glace, lequel s’en allait à la dérive, j’avais bien un peu d’inquiétude pour notre propre sort; mais un des coins de ce glaçon, venant à s’approcher d’un bloc de glace solide par un bond, nous eût bientôt mis en sûreté.