Enfin! mais quoique nous fussions sur la glace solide, nous n’étions pas encore à la rive. La ceinture de glace qui entourait l’île s’étendait loin du rivage et entre celui-ci et le point où nous nous trouvions, la banquise n’était qu’une masse confuse de blocs entassés et empilés les uns sur les autres et formant une chaîne de monticules ou se trouvant juxtaposés comme des rayons de miel: c’était donc une barrière infranchissable pour nos traîneaux. Mais pourvu que la base fût solide et que nous pussions y planter nos tentes, peu m’importait le reste. C’était assez pour moi de l’avoir trouvée à six heures et demie; j’ordonnai donc d’installer le camp (notre premier traîneau était arrivé sur la banquise à cinq heures), après avoir traîné tous nos bagages aussi près que possible de la terre, c’est-à-dire à une cinquantaine de pieds. La paroi de la falaise était littéralement animée par la multitude d’oiseaux de mer qui s’y tenaient perchés.
Le souper eut lieu à sept heures et demie du soir. A huit heures et demie, je réunis tous mes hommes pour la revue, et les conduisis tous sur le rivage où nos couleurs nationales furent arborées. Alors, les réunissant tous autour de moi, je leur dis:
«Cette terre que nous avons eu tant de peine à atteindre est une nouvelle découverte. J’en prends donc possession au nom du président des États-Unis et lui donne le nom d’île Bennett. Je vous propose, en outre, de consacrer cette prise de possession par trois hurrahs!»
Jamais hurrahs plus formidables ne sortirent de poitrines humaines. Me tournant ensuite vers le lieutenant Chipp, je lui dis: «Lieutenant, accordez aux hommes de l’équipage toute la liberté que vous pouvez leur accorder sur une terre américaine». Trois autres hurrahs furent alors poussés en mon honneur. Maintenant, je corrige la date et rappelle qu’à huit heures et demie du soir, le 29 juillet, j’ajoutai l’île Bennett au domaine des États-Unis. Je baptisai du nom de cap Emma, la pointe de terre sur laquelle nous avions pris terre. Nous allâmes nous coucher à neuf heures du soir. Un vent violent soufflait de l’est, tandis qu’un épais brouillard nous enveloppait et que les glaces flottantes passaient rapidement le long de la côte dans la direction de l’ouest. Pendant toute la nuit, les oiseaux firent un vacarme assourdissant, mais néanmoins nous dormîmes profondément.
CHAPITRE VII.
L’île Bennett.—La séparation.
L’île Bennett.—Excursions de M. Newcomb dans l’île.—Observations astronomiques et hydrographiques.—Les marées de l’île Bennett.—Un mot sur nos chiens.—Départ de l’île.—Melville reçoit le commandement de la baleinière en remplacement de Danenhower.—Ses instructions.—En vue de l’île Fadiewski—«Le camp des Dix-Jours.»—Nos embarcations.—Accident arrivé à la baleinière.—On perd de vue le canot de Chipp.—Celui-ci nous rejoint au bout de deux jours.—Koltenoï—Semenowski.—Une chasse au renne.—Nouvel accident survenu à la baleinière.—La tempête.—Position respective des trois canots.—Les trois canots sont séparés par la tempête.—Continuation du voyage de la baleinière.—Une manœuvre difficile.—La tempête s’apaise peu à peu.—Nous gouvernons à l’est.—La terre.—Difficultés pour aborder.—Nous entrons dans une rivière.—Discussion au sujet de cette rivière.—Nous continuons à la remonter.—Nous abordons enfin.—Les bas-fonds entravent notre marche en remontant la rivière.—Une journée agréable à terre.—Trois indigènes.—Nous sommes sauvés. La bienheureuse médaille.
Avec la prise de possession de l’île Bennett, nous en avons fini avec le premier des fragments du journal de de Long qui ont vu le jour. Nous allons donc reprendre la suite du récit du lieutenant Danenhower.