La première des libertés octroyée aux gens de l’équipage par le lieutenant Chipp fut celle, pour chacun, de disposer de son temps au gré de son humeur pendant la journée du lendemain. D’ailleurs, le capitaine, sur l’avis du docteur, avait résolu de séjourner pendant plusieurs jours à l’île Bennett, afin de reposer ses hommes. En outre, nos embarcations avaient besoin de réparations, la baleinière principalement. Celle-ci, à cause de sa longueur, étant fort difficile à manœuvrer rapidement au milieu des glaçons, nous étions obligés de présenter son étambot dès que nous prévoyions un choc, il en était résulté que ses gabords étaient brisés. Le corps de cette embarcation avait beaucoup souffert, de sorte qu’il était devenu souple comme un panier. Nous ne pouvions donc repartir avant de l’avoir réparée. Ce délai nous permit de visiter les côtes de l’île ainsi que l’intérieur. Deux expéditions furent envoyées le long des côtes: l’une, composée de M. Dunbar et de deux Indiens, partit à l’est du point où nous nous trouvions, et revint au bout de deux jours, après avoir touché à la pointe nord-est. M. Dunbar nous raconta, à son retour, qu’il avait vu, le long de cette partie de la côte, plusieurs vallées couvertes de gazon, et dans lesquelles il avait trouvé de vieux bois de rennes, du bois flotté, ainsi qu’une multitude d’oiseaux. A son avis, cette partie offrait plus de ressources que celle où nous avions abordé. La seconde de ces expéditions, sous la direction du lieutenant Chipp et de M. Collins, s’était dirigée vers le sud, et, après avoir visité les côtes sud et ouest, nous en fit un tableau attrayant; il rapportait, en outre, quelques échantillons de lignite pris sur différents points du rivage. Ceux-ci furent essayés par M. Melville, qui déclara qu’on pourrait s’en servir pour chauffer les chaudières à vapeur.
Pendant que ces deux expéditions accomplissaient leurs missions respectives, d’autres membres de notre petite troupe pénétraient dans l’intérieur de l’île, et allaient à la chasse ou à la recherche du bois flotté, afin d’économiser notre provision de combustible.
Les matelots nous rapportèrent plusieurs centaines d’oiseaux qu’ils avaient tués en quelques heures soit avec des pierres, soit avec des bâtons. Ces oiseaux furent partagés entre nos différents groupes, mais leur chair produisit sur tous, y compris le docteur, absolument le même effet qu’eût produit de la viande de veau tué trop jeune. Je fus le seul à échapper à cet inconvénient, sans doute parce que je mangeai chaque jour la valeur d’une demi-botte de cochléaria. Aussi, chacun se remit avec plaisir à notre ancien régime du pemmican; au reste, nous nous étions rassasiés bien vite de la chair de ces oiseaux.
Nous allons maintenant emprunter quelques détails sur l’intérieur de l’île à M. Newcomb qui l’a spécialement visitée.
«Aussitôt après la cérémonie de prise de possession, dit-il, je fis une première excursion dans l’île. Le lendemain, je repartis dès le point du jour avec mon fusil et mon carnet pour continuer l’étude commencée la veille. Ce jour-là, malgré le brouillard, une légère brise soufflait au sud; nous eûmes quelques rayons de soleil. Je suivis d’abord le rivage, où je remarquai un courant rapide près de la côte, en même temps qu’une élévation de marée de deux pieds. Poursuivant ma course au-delà d’un rocher auquel nous avions donné le nom de gouvernail, à cause de sa forme, j’essayai d’atteindre le point où les pingouins et les guillemots avaient coutume de se reposer. Il me fallut, pour y arriver, gravir une pente de douze cents mètres sur des roches désagrégées qui cédaient souvent sous le pied. Arrivé au terme de mon ascension, je pus considérer autour de moi une multitude d’oiseaux de tous les âges, depuis celui encore couvert de duvet, à celui qui est déjà parvenu à moitié de sa croissance. Les pingouins étaient assis en longues files, comme les citoyens de «Cranberry centre» à une réunion du conseil de la ville, et faisaient un grand vacarme. Imaginez-vous maintenant des rochers en forme de tourelles, d’un ton brun, riche et chaud, taillés dans le flanc d’une montagne et couronnés d’une végétation courte, mais d’un vert éclatant, et vous aurez une idée du paysage qui s’offrait à mes yeux. Ajoutez sur ces tapis de verdure des rangées d’oiseaux d’un noir de charbon avec des taches blanches sur les ailes et des pieds d’un rouge éclatant, surveillant silencieusement l’intrus qui s’introduisait dans leur domaine et vous aurez un tableau complet de la scène où je me trouvais, à moins que votre imagination ne puisse s’égarer jusqu’à se représenter un goëland au plumage d’un blanc pur passant à tire d’aile au fond du tableau, et faisant résonner de ses cris discordants chaque anfractuosité des rochers qui constituaient le décor de cette scène. L’ascension avait été relativement aisée, malgré la raideur de la pente; mais la descente fut difficile et même périlleuse; en maints endroits, il me fallut creuser un trou pour y appuyer la pointe de mes pieds, ou enfoncer mon poignard jusqu’à la garde dans la terre meuble pour me soutenir pendant que je me laissais glisser. A un certain endroit, je manquai cette marche improvisée et me mis à dégringoler. Heureusement je ne descendis qu’une vingtaine de pieds, n’y laissant que mes ongles et une partie de mes habits, déjà usés. Quelques minutes plus tard, j’entendis une voix me crier: Look out sir! (Prenez garde!); au même instant, je vis arriver une avalanche de pierres et de terre. Heureusement un rocher faisant saillie se trouvait près de moi; je me blottis dessous, et l’avalanche passa roulant comme une trombe sur la place que je venais de quitter. C’était Shawell qui me valait cette alerte. Au bas de la montagne, il me raconta que jamais il n’avait espéré s’en tirer.
»Depuis lors, j’ai eu maintes aventures périlleuses, desquelles je me suis tiré; mais ce pauvre Shawell, mon compagnon de ce jour-là, n’est plus, hélas! C’était un brave camarade, toujours gai, et dont l’heureux caractère a puissamment contribué à entretenir la bonne harmonie dans notre camp.
»Deux jours plus tard, je me rendis à un point dangereux et sauvage, situé à quelques sept cents mètres sur le flanc d’un rocher, où je tuai quarante pingouins. On eût dit que chaque détonation de mon fusil, en ébranlant l’air autour de moi et en se répercutant cent fois au milieu des rochers qui l’environnaient, allait faire crouler celui qui me portait.
»Le 1er août, je fis une nouvelle excursion et m’éloignai de sept à huit milles de notre campement. J’eus, dans cette circonstance, l’occasion de visiter la plus vaste agglomération de nids que j’aie jamais vue. L’endroit où elle se trouvait, servait d’asile à des milliers de pingouins, de guillemots et de goëlands de toutes espèces. A chaque détonation, ils s’élevaient en l’air en rangs si serrés, que la lumière du soleil en était littéralement obscurcie. Ils faisaient un tel vacarme que je crus que le rocher allait s’écrouler, et, à ce moment, on eût en vain essayé de se faire entendre à quelques pas. L’espèce la plus commune, parmi ces oiseaux, était la mouette tachetée. J’arrivai quelquefois jusqu’à six ou huit pieds des nids avant que la mère ne l’abandonnât. En vérité, j’enviais à ces jolies créatures leur tranquille demeure.
»Le site le plus charmant que je rencontrai dans cette île, est une vallée qui se prolonge jusqu’au bord de la mer. Au centre coule un torrent d’une eau pure et glacée, qui baigne, en passant, le pied d’un groupe de rochers, qui s’élève à mi-côte et dont l’aspect rappelle les grands castels des temps jadis. Sans doute j’étais le premier être humain dont le pied foulât cette enceinte. Involontairement je m’arrêtai comme pour attendre que quelque gigantesque chevalier sortît de son donjon pour me demander de quel droit je me permettais d’envahir son domaine. Je ne rapportai de cette excursion que quelques œufs et quelques oiseaux, mais une ample provision de cochléaria.»
»Pendant la nuit du 3 août, nous fûmes témoins d’un vaste éboulement. Une partie de la côte s’écroula près de notre camp avec un bruit formidable. D’énormes rochers furent précipités du flanc de la montagne jusque dans la mer. Les flots, rejaillissant alors à une hauteur prodigieuse, vinrent retomber autour de nous en une pluie fine.