»Pendant que chacun errait ainsi à son gré, le capitaine ne restait point inactif, il avait établi un observatoire à la pointe méridionale de l’île, à laquelle il avait donné le nom de cap Emma, en l’honneur de Mme de Long, et prenait les hauteurs du soleil pour rectifier les erreurs de nos chronomètres. Malheureusement, le temps presque constamment brumeux ne fut guère favorable à ce genre d’observations.
»D’un autre côté d’autres observations étaient faites sur les mouvements de la marée, très sensibles en cet endroit, et l’on peut même dire extraordinaires pour cette partie du globe. La glace sur laquelle nous étions campés était continuellement en mouvement et semblait s’abaisser régulièrement avec le flux et le reflux. Une échelle de marée avait été installée au rocher du gouvernail, où Bartlett et Ninderman allaient à chaque heure noter le niveau de la mer. Autant que je puis me rappeler, la plus grande élévation du flot observée fut de trois pieds. Les mouvements de va et vient de la mer se succédaient régulièrement à six heures d’intervalle.
»Outre ces observations et les objets d’histoire naturelle amassés par M. Newcomb, nous avions recueilli, pendant notre séjour à l’île Bennett, une caisse d’échantillons, minéralogiques, qui a pu être sauvée, car cette caisse a été retrouvée dans la cachette faite par le capitaine à l’embouchure de la Léna, et se trouve aujourd’hui en ma possession. Parmi les échantillons les plus précieux, il faut citer certaines améthystes et certaines opales devant lesquelles le docteur ne cessait de s’extasier. Malheureusement, ceux-ci sont probablement perdus.
»Avant de quitter l’île Bennett, j’avais remarqué que la mer était plus libre au sud et à l’ouest qu’à l’est. Cette remarque me fait supposer que dans les saisons favorables un vaisseau pourrait aborder cette île et y trouverait une excellente base d’opérations pour une exploration au nord.
»Jusqu’à présent nous avons eu peu d’occasions de parler de nos chiens, dont quelques-uns nous rendaient de véritables services; mais plus de la moitié, soit faute de nourriture, soit faiblesse naturelle, n’étaient plus propres à rien. De quarante que nous avions pris en partant de Saint-Michel, seize étaient morts de leur mort naturelle ou avaient été étranglés par les autres pendant les deux hivers que nous venions de passer dans les glaces. Quand la provision de nourriture que nous avions apportée pour elles fut épuisée, commença une longue période de disette pour ces pauvres bêtes, car le gibier était rare. Chaque homme de l’équipage avait, il est vrai, son favori, avec lequel il eût volontiers partagé sa ration, si elle eût été suffisante; mais malheureusement il n’en était pas ainsi. A l’île Bennett, nous en avions encore vingt-trois; mais la veille de notre départ, nous dûmes nous résoudre à sacrifier les plus mauvais. Onze, je crois, furent tués dans cette circonstance. Nous prîmes le reste à bord des canots, mais il furent pour nous la cause de bien des ennuis. La plupart, en effet, sautaient sur les blocs de glace que nous cotoyions et nous finîmes par les perdre. Seuls, Kasmalka et Suvoyer, furent assez dociles pour rester avec nous jusqu’au bout.
»Nous quittâmes l’île Bennett le 6 août, c’est-à-dire cinquante-trois jours environ après le commencement de notre retraite. A partir de ce moment, notre marche devint plus rapide, car nous pûmes nous servir de nos embarcations. Néanmoins, la prévoyance nous empêcha d’abandonner nos traîneaux.
»Ce ne fut que deux jours plus tard, c’est-à-dire le 8, que nous les laissâmes sur un glaçon avec une partie de nos provisions et tous les objets qui ne nous étaient pas absolument indispensables. C’est aussi à partir de cette époque que nous commençâmes à voyager pendant le jour. A l’île Bennett, le docteur Ambler, qui jusque-là avait fait partie de notre troupe, fut adjoint à celle du capitaine, en même temps que Melville recevait le commandement de mon canot, c’est-à-dire de la baleinière. En le lui conférant, de Long lui avait remis des instructions écrites, lui indiquant la conduite à suivre, quels que fussent les événements postérieurs.»
Bien que ces instructions ne soient que mentionnées dans le récit de Danenhower, nous croyons devoir les reproduire ici in-extenso.