Expédition arctique américaine.

Cap Emma, île Bennett, par 76° 38´ latitude nord et 148° 20´ longitude est.

5 août 1881.

A Monsieur Geo. W.-Melville, aide-ingénieur de la marine des États-Unis.

Monsieur, nous quitterons l’île Bennett demain, et poursuivrons notre route (sur la glace ou sur l’eau, suivant les circonstances) dans la direction du sud magnétique. Si, à un moment donné, nous nous embarquons dans nos canots, je vous ordonne de prendre le commandement de la baleinière et de le conserver jusqu’au moment où je vous en relèverai ou vous assignerai d’autres fonctions. Chacun des hommes soumis à mon autorité qui prendra place dans cette embarcation, à quelque moment que ce soit, entrera sous votre responsabilité et devra se soumettre à vos ordres. De votre côté, vous devrez mettre tous vos soins et toute votre sollicitude pour assurer le salut de vos subordonnés aussi bien que celui de votre canot. Autant que les circonstances le permettront, vous devrez vous tenir aussi près que possible de mon propre canot; mais si, par malheur, nous venions à être dispersés, tous vos efforts devraient tendre à poursuivre votre route vers le sud, jusqu’à ce que vous ayez atteint la côte de Sibérie, et à longer celle-ci vers l’ouest jusqu’à la Léna.—L’embouchure de ce fleuve est le point vers lequel nous nous dirigeons.—Arrivé là, vous auriez, en cas de dispersion des canots, à remonter le fleuve jusqu’à une station russe, d’où vous pourriez communiquer avec une ville, ou même y être envoyé pour mettre votre parti en sûreté. Au cas où mon canot viendrait à être séparé des deux autres, vous vous trouveriez par là même sous l’autorité du lieutenant C.-W. Chipp, et tant que vous resteriez près de lui, vous devriez vous soumettre à ses ordres.

George-W. de Long,

Lieutenant de la marine des Etats-Unis,
commandant de l’expédition.

Après la retraite de mon commandement, je reçus néanmoins l’ordre de rester dans la baleinière en qualité de simple passager, et de prêter mon concours, comme marin, dans les moments difficiles. Pendant tout le reste du voyage, je portai moi-même mes bagages personnels et fis tout ce qui était en mon pouvoir pour aider mes compagnons.

M. Dunbar fut aussi détaché de sa troupe et adjoint à celle du lieutenant Chipp.

Jusqu’au 20 août, notre marche fut assez rapide. Ce jour-là, de larges canaux s’ouvraient devant nous et nous offraient une route facile, qui nous faisait envisager l’avenir avec sécurité. La brise était fraîche et favorable; le premier canot, suivi de près par la baleinière et le second canot, avait réussi à se frayer heureusement un chemin au milieu des glaçons flottants. Tout semblait donc marcher à souhait, lorsque Chipp fut subitement enserré par deux îles de glaces et n’eut que le temps de hisser son canot sur l’une d’elles. Ce contre-temps le retarda, car il lui fallut traverser cette île de glace pendant plus d’un mille entraînant son canot derrière lui avant de le remettre à flot.