Il ne faudrait cependant pas s’imaginer que cette partie de notre voyage s’accomplit sans encombre, car nous devions souvent stationner pour trouver un passage au milieu des glaces qui nous environnaient de toutes parts, et plus d’une fois il nous arriva de retourner sur nos pas pour tenter fortune ailleurs. Cette manière de voyager était pénible, mais cependant bien préférable à celle que nous avions dû adopter pendant la première partie de notre retraite, pendant laquelle il fallait emmener avec soi ses embarcations et ses traîneaux. Cependant l’accident survenu à Chipp nous fut fatal, par suite de la perte de temps qu’il nous occasionna; car le vent, s’étant élevé subitement, nous fûmes forcés de chercher un refuge sur un glaçon pour l’attendre, et, pendant la nuit, les glaces s’accumulèrent en si grand nombre autour de nous, que nous restâmes pendant dix jours dans notre prison flottante.
Pendant tout ce temps, nous eûmes en vue une terre dans la direction du sud-ouest, qui nous avait été signalée, le 16, par M. Collins. Nous voyions aussi un assez grand nombre d’oiseaux passer au-dessus de nos têtes, et, de temps en temps, nous apercevions des phoques et des walrus.
Le capitaine avait d’abord pris cette terre pour une des îles de l’archipel de la Nouvelle-Sibérie, mais il revint de son erreur et reconnut que nous étions à la hauteur de l’île Fadiewskii. Les glaces nous emportèrent le long de la côte orientale de cette île jusqu’au 28 août, et alors nous pûmes reprendre notre marche. Nous donnâmes au point où nous nous étions trouvés bloqués par les glaces le nom de camp des Dix-Jours. Cet arrêt nous fit, à la vérité, perdre du temps mais, nous sûmes en profiter pour répartir nos vivres par tête et pour faire à nos embarcations les réparations dont elles avaient besoin.
Nous nous étions aperçus, en effet, que nos canots, après avoir été traînés et heurtés à chaque instant pendant le long parcours que nous avions fait sur la glace, n’étaient pas assez étanchés pour empêcher l’infiltration des eaux, de sorte que nous étions obligés de les vider tous les quarts d’heure; mais, malgré les réparations que nous leur fîmes, nous ne pûmes empêcher cet état de choses, qui, pour la baleinière, dura jusqu’au moment où nous abordâmes au village tongouse.
Nous mîmes enfin nos embarcations à flot, dans l’après-midi du 29; mais, après une série de tours et de détours au milieu d’un labyrinthe de glaces flottantes, nous arrivâmes au fond d’un canal sans issue, dont nous ne sortîmes qu’après cinq heures de marches et de contremarches au bout desquelles nous hissâmes nos canots sur un petit glaçon que le courant entraînait rapidement vers le sud, dans le canal qui sépare l’île Fadiewskii de la Nouvelle-Sibérie, et nous nous y établîmes pour passer la nuit. Le lendemain matin, nous nous trouvâmes au milieu d’une mer libre de glace, ayant la terre à l’ouest, à sept milles environ. C’est alors que nous doublâmes la pointe méridionale de l’île Fadiewskii, où nous abordâmes un peu plus tard. En longeant la côte, nous y remarquâmes des monticules de terre qui semblaient disparaître rapidement sous l’action des eaux, et faire place à des bas-fonds. Au-delà, s’étendait une tundra humide; c’est là que nous allâmes établir notre camp. Aussitôt nos tentes installées, chacun partit à la chasse. Les empreintes de pieds de rennes étaient nombreuses, mais on n’aperçut aucun de ces animaux. En rentrant au camp, Bartlett raconta qu’il avait vu, sur le sable, des empreintes de bottes qui indiquaient clairement qu’un homme civilisé avait abordé dans cette île, quelque temps auparavant. De son côté, le cuisinier avait rencontré, à deux milles environ à l’ouest du camp, une hutte dans laquelle il avait trouvé un morceau de pain noir, une petite défense et une courbe de canot taillée dans le bois d’un renne.
M. Newcomb revint à son tour, pliant sous le poids de deux os de la jambe d’un mammouth (le tibia et le péroné) qu’il rapportait sur son épaule; il avait, en outre, trois canards (H. Gacialis) et une douzaine d’autres oiseaux.
Dès le lendemain, nous reprîmes notre route en nous dirigeant vers l’ouest, le long de la côte, où nous vîmes plusieurs huttes en ruine et une énorme quantité de bois flotté. Nous aperçûmes quelques bandes de canards et d’autres sauvagines. Newcomb parvint à tuer une vingtaine des premiers qui furent accueillis, avec de véritables transports, par tout le monde. Pendant la nuit, nous fîmes plusieurs tentatives pour aborder, mais ce fut en vain, et nous dûmes y renoncer, l’eau manquant partout de profondeur.
Jusqu’ici, aucun détail n’a été donné sur nos canots. C’est peut-être l’instant de nous y arrêter, au moment où ils vont devenir nos seuls moyens de salut, et de vous signaler leurs mérites respectifs. J’y ajouterai les noms de ceux d’entre nous qui montaient chacun d’eux.
Le canot no 1 avait à son bord: le capitaine de Long, le docteur Ambler, M. Collins, Ninderman, Erickson, Gortz, Noros, Dressler, Iverson, Knach, Boyd, Lee, Ah Sam, Alexis.
Sa plus grande longueur était de vingt pieds quatre pouces; sa largeur de six pieds, et sa profondeur, du bord supérieur du plat-bord jusqu’à la naissance de la quille, de deux pieds deux pouces; il tirait vingt-huit pouces d’eau lorsqu’il était chargé. C’était celle de nos trois embarcations qui pouvait porter la plus lourde charge. Il était muni d’un mât et d’une voile à bourcet. En outre, il possédait un jeu de six avirons. C’était une excellente embarcation pour la mer. Sa lourde quille en chêne le protégeait quand on était obligé de le traîner sur la glace, et assurait sa stabilité au milieu des flots.