Le canot no 2 était commandé par le lieutenant Chipp; il portait, en outre, M. Dunbar, Sweetman, Staar, Warren, Kuehne, Johnson et Shawell.
Sa plus grande longueur était de seize pieds trois pouces; sa largeur de cinq pieds un pouce, et sa profondeur, de la partie supérieure des plats-bords à la naissance de la quille, de deux pieds six pouces.
C’était une mauvaise embarcation pour la mer; elle ne portait que quatre avirons. Son faible tonnage ne permettait pas à Chipp de prendre avec lui toutes ses provisions, de sorte que le capitaine avait encore deux de ses boîtes de pemmican au moment de la séparation. Il résulte de ce fait que le lieutenant Chipp a dû se trouver promptement à bout de vivres.
Le canot no 3, c’est-à-dire la baleinière, dont le commandement avait été, ainsi que nous l’avons vu, remis à l’ingénieur Melville, portait, en outre, le lieutenant Danenhower, Cole, Newcomb, Leach, Manson, Wilson, Bartlett, Landertack, Steward, Anequin.
Sa plus grande longueur était de vingt-cinq pieds quatre pouces, sa largeur de cinq pieds six pouces, et sa profondeur de deux pieds deux pouces; son tirant d’eau sous charge était d’environ vingt-quatre pouces; ce qui était en partie dû à la quille qu’elle possédait comme les deux autres canots. Comme le no 1, elle était munie d’un mât et d’une voile à bourcet avec un jeu d’avirons. Je me rappelle qu’avant notre départ de Mare-Island, le chef charpentier me dit qu’il n’avait jamais vu un canot mieux assemblé. Au reste, l’expérience a suffisamment prouvé que cet homme n’avait pas tort d’avoir une opinion aussi avantageuse de notre embarcation.
Après cette digression, revenons à notre récit. Après ces tentatives inutiles, le capitaine se décida à longer le bas-fond qui relie les îles Fadiewskii à celle de Koltenoï. Nous avions un vent d’est modéré, mais le capitaine eut la malheureuse idée de vouloir se maintenir par quatre pieds d’eau. Il en résulta que son canot touchait à chaque instant, et qu’il nous fallait de pénibles efforts pour le renflouer.
Un peu plus tard, nous prîmes la direction du sud, mais le bateau du capitaine s’étant engagé au milieu de brisants, il fut à un moment obligé de nous appeler pour le remorquer avec la baleinière.
A partir de ce moment, la glace ne se montra plus en grande quantité et sembla même diminuer. Cependant un jour, vers midi, nous nous engageâmes au milieu d’un rideau de glaces flottantes, où la baleinière eut le malheur de heurter une pointe de glaçon cachée sous l’eau. Aussitôt après le choc, une voie d’eau se déclara et force nous fut de chercher un bloc de glace pour la hisser dessus, mais nous ne pûmes y parvenir avant qu’elle ne fût aux deux tiers remplie d’eau. Heureusement l’avarie fut facile à réparer. Dans l’après-midi nous eûmes à traverser une vaste étendue d’eau libre où la mer, à la vérité, était très houleuse, et le vent soufflait avec une certaine violence. Néanmoins nous nous laissâmes aller au vent pour suivre le sillage du capitaine; mais les vagues nous secouaient d’une façon terrible.
Vers trois heures, par suite d’une fausse manœuvre du maître d’équipage, la baleinière fut emportée sous le vent par une grosse vague qui survint à babord. L’écoute n’étant pas lâchée à temps, le bateau fut presque couché sur le flanc. Une seconde lame survenant pendant qu’il était dans cette position l’emplit à moitié. Alors il commença à vaciller et à s’enfoncer. Chacun se jetant sur tout ce qui lui tombait sous la main, s’empressa d’épuiser l’eau, et le bateau revint à flot. Jamais je n’avais eu peur dans un canot, mais j’avoue qu’en cette circonstance notre position était réellement effrayante. Nous ne pouvions, en effet, attendre de secours de personne, et si un autre paquet de mer eût embarqué sur l’instant, c’en eût été fait de nous.
Ce jour-là le froid était rigoureux. Deux heures après cet accident nous rencontrâmes encore des glaces au milieu desquelles nous eûmes à nous frayer un passage. A ce moment, le canot de Chipp étant resté en arrière et en pleine eau, nous conçûmes de graves appréhensions à son sujet. Le capitaine voulant l’attendre hissa son canot sur un banc de glace, où nous le rejoignîmes pour y passer la nuit. Le lendemain la tempête soufflait toujours. Comme nous n’avions nul indice du second canot, le capitaine fit hisser un pavillon noir pour indiquer à Chipp l’endroit où nous nous trouvions et nous nous décidâmes à passer la nuit sur le même glaçon. Le lendemain matin, Bartlett vint nous prévenir que la glace se refermait sur nous et que si nous restions en place, nous serions emprisonnés. Deux heures plus tard, en effet, toutes les issues étaient fermées. Nous nous trouvions alors en vue de l’île Koltenoï.