Enfin le deuxième canot fut signalé par Erickson, qui nous fit remarquer deux hommes qui arrivaient vers nous en marchant sur la glace: c’étaient Chipp et Kuehne. Ils nous racontèrent que leur canot s’étant trouvé à moitié rempli d’eau et près de sombrer, ils avaient pu cependant le conduire jusqu’à un glaçon et le hisser dessus. Ils ajoutèrent qu’à ce moment Kuehne était le seul d’entre eux en état de marcher; les autres avaient été dix minutes ou un quart d’heure avant de pouvoir rétablir la circulation dans leurs jambes percluses.
Ainsi que nous l’avons dit antérieurement, le capitaine avait donné l’ordre, au commandant de chaque canot, de faire son possible pour atteindre l’embouchure de la Léna, si on venait à se séparer; mais il lui avait recommandé, en outre, de toucher à l’île Koltenoï. Chipp avait heureusement suivi ces instructions, parce qu’il n’avait pas sa part de vivres. Nous-mêmes, d’ailleurs, avions été obligés de nous mettre à la demi-ration. En arrivant, Chipp nous prévint qu’en transportant nos canots pendant l’espace de deux milles à travers le banc de glace, nous pourrions atteindre la terre. Il retourna ensuite à son canot et nous envoya ses hommes pour nous aider; de sorte que, après un travail des plus pénibles qui dura six heures, nous le rejoignîmes avec nos canots. Le soir, nous prenions terre à la pointe sud de l’île Koltenoï, et nous établissions notre campement sur un cap, situé au pied d’une montagne, lequel formait une baie superbe.
Nous étions alors, je crois, au 6 septembre. Nous restâmes sur l’île pendant trente-six heures. Les traces de rennes y étaient nombreuses. Nos chasseurs partirent donc à l’envi à la recherche de ces animaux, mais ils ne rapportèrent que quelques oiseaux, qui, néanmoins, furent bien accueillis de nous tous. Mais nous n’aperçûmes pas un seul phoque.
Le lendemain nous partîmes en rangeant la côte méridionale jusque vers midi. Cette côte est d’une élévation moyenne et présente quelques petites plages. De loin en loin, nous y apercevions un gros hibou blanc, silencieux et solitaire, perché sur le sommet d’une falaise. A midi, il nous fallut entreprendre un portage laborieux, pendant lequel M. Dunbar tomba épuisé sur la glace, souffrant de violentes palpitations. Quand nos embarcations furent remises à flot, nous reprîmes notre route et nous nous arrêtâmes seulement à minuit, pour camper, sur la côte, dans un endroit découvert et stérile.
Le lendemain, 7 septembre, nous prîmes la direction de l’île Stobovoï, qui gît à cinquante milles au sud-ouest de la pointe méridionale de Koltenoï. Ce jour-là, nous eûmes une brise fraîche, et il nous fallut passer la nuit dans un endroit fort dangereux, où, à plusieurs reprises, les glaces menacèrent de nous écraser.
Le 8, nous passâmes en vue de Stobovoï sans nous y arrêter. Cette île nous parut aride et dénudée, et ne pas mériter la peine d’être visitée; d’ailleurs, nous ne la vîmes que de loin.
Dans la soirée du 9 septembre, nous avions atteint l’extrémité septentrionale de l’île Semenowski; nos canots furent hissés sur une île de glace, où notre campement fut installé pour la nuit.
Le 10, la pointe septentrionale de Semenowskii fut doublée de bonne heure. Nous continuâmes notre route en rangeant la côte occidentale; vers midi, le capitaine donna l’ordre d’aborder pour dîner et visiter l’île. Plusieurs pistes de rennes ayant été signalées dans la direction du sud, il suggéra l’idée à nos chasseurs de se déployer en tirailleurs pour faire une battue dans toute la largeur de l’île et de s’avancer dans cet ordre jusqu’à l’extrémité méridionale. Il espérait que quelques-uns d’entre nous parviendraient ainsi à mettre bas quelques pièces de gibier.
Ce plan étant adopté, nous partîmes donc au nombre de dix pour le mettre à exécution. Avec Kuehne, je suivais le rivage, tandis que Johnson, Bartlett, Noros, M. Collins et les deux Indiens faisaient le tour des collines, quand un renne femelle, accompagnée de son faon, se leva devant nous; et ces deux animaux prirent aussitôt la direction du nord de toute la vitesse de leurs jambes, car ils avaient aperçu les canots qui côtoyaient le rivage; néanmoins nous leur envoyâmes nos balles, mais les honneurs de la journée revinrent à Noros, qui abattit la mère. Celle-ci fut aussitôt apportée au rivage, d’où nous la fîmes parvenir à Chipp en la laissant glisser du haut d’une falaise. Celui-ci la fit aussitôt dépecer; alors le capitaine donna l’ordre de débarquer de nouveau, et, dans la soirée, il expliqua à Melville les motifs qui le faisaient agir ainsi en lui disant que ses gens, aussi bien que lui, étaient épuisés de fatigue et avaient besoin de repos et de se rassasier. A vrai dire, tous les jours précédents, c’est-à-dire depuis plus de vingt jours, nous avions été strictement rationnés, et n’avions pu rassasier notre faim une seule fois. Melville lui dit néanmoins que tous les hommes du canot étaient en parfaite santé et désiraient perdre le moins de temps possible.
Le renne fut alors distribué tout entier, et le départ remis au lundi, c’est-à-dire à trente-six heures plus tard. Malgré les pronostics presque certains de l’arrivée d’une tempête.