En effet, le vent soufflait du nord-est depuis deux ou trois jours, et nous avions observé qu’en pareille circonstance nous étions à peu près sûrs d’essuyer une violente tempête; nous avions donc à craindre qu’un coup de vent ne vînt nous assaillir le lundi ou le mardi.
Le même soir, Chipp me pria de l’accompagner à la chasse aux ptarmigans qui n’étaient pas rares dans ces parages. J’acceptai son invitation et partis avec lui. Nous trouvâmes quelques bandes de ces volatiles, mais il nous fut impossible d’en abattre un seul. Ce fut la dernière fois que j’eus l’occasion de me trouver en tête à tête avec Chipp. Sa santé s’était considérablement améliorée, et il se montra très gai; néanmoins, il envisageait l’avenir sous les couleurs les plus sombres.
Le lundi matin, 12 septembre, nous partîmes de Semenowski pour nous diriger droit au sud, en longeant la côte occidentale d’une autre île qui se trouve au sud, et vers onze heures du matin, nous nous engageâmes dans un champ de glaces flottantes, en suivant le sillage du canot no 1, qui nous précédait. Nous étions presque sortis de ce passage dangereux, et n’avions plus qu’à franchir un étroit canal entre deux îles de glace pour nous trouver en eaux libres, lorsque par suite d’une manœuvre mal exécutée, la baleinière heurta le glaçon que nous avions sous le vent. Le choc fut si violent qu’une pointe de glace fit un trou dans le flanc de la baleinière du côté de tribord. L’eau fit alors irruption avec tant de violence que c’est à peine si nous eûmes le temps de nous amarrer à la glace. Heureusement nous pûmes clouer rapidement une feuille de plomb sur l’orifice du trou et le danger fut bientôt conjuré. A partir de ce moment nous ne rencontrâmes plus de glaces flottantes. Ce fut pendant qu’on réparait notre avarie que j’eus mon dernier entretien avec M. Collins, qui vint nous rejoindre sur l’île de glace; il se montra aussi aimable que de coutume et eut comme toujours quelque histoire drolatique à nous conter. Le docteur fut aussi très affable et s’enquit particulièrement de ma santé.
Dès que la baleinière fut remise en état, nous reprîmes notre route en appuyant un peu au sud-est. Le capitaine qui tenait la tête, marchait vent arrière. Les deux autres embarcations venaient derrière lui, mais comme la baleinière était meilleure voilière que son canot, il nous était difficile de nous tenir dans la position qui nous était assignée; c’est-à-dire en arrière et à portée de voix. Chipp occupant le second rang hiériarchique, fermait la marche et formait l’arrière-garde.
Le vent fraîchit alors rapidement et la mer grossit. Vers cinq heures, notre position était perdue, et nous nous trouvions à neuf cents mètres environ du quart de vent du premier canot. Melville m’ayant demandé alors si nous pouvions reprendre notre place sans trop de danger, comme la chose était possible, je lui indiquai les manœuvres à faire, mais il m’invita à les faire exécuter. Je pris donc le commandement de l’embarcation.
J’empannai soigneusement pour arriver dans le sillage du premier canot, puis répétai la même manœuvre une seconde fois, en ayant soin d’amener la voile à chaque fois et en tenant deux avirons dehors, afin d’éviter de gagner de l’avant. C’est alors que je plaçai à la barre du gouvernail le matelot Leach, qui était notre meilleur timonier, car mes yeux ne me permettaient pas de m’y placer moi-même. Nous rangeâmes ensuite le premier canot au-dessus du vent, puis nous prîmes des ris, afin de ne pas nous éloigner de lui, mais cette manœuvre permit aux lames d’embarquer. Vers le soir, mes compagnons virent le capitaine se lever dans son canot et agiter les bras, comme pour nous faire signe de nous éloigner, mais je ne vis point ce geste. On me dit aussi que Chipp amenait sa voile.
A ce moment, Melville me consulta sur ce que nous avions à faire. Je lui dis que nous pouvions continuer d’aller vent arrière jusqu’à la nuit, mais qu’après nous serions menacés de rencontrer de jeunes glaces au milieu des ténèbres. En même temps, je lui conseillai de préparer une bonne semelle. Il me dit alors de prendre le commandement et d’agir à ma guise, ce que fis. J’ordonnai donc à Cole et à Manson de prendre trois des pieux de la tente, qui étaient longs d’environ huit pieds, et de les lier fortement deux à deux, par les extrémités, de façon à former un triangle, dont l’intérieur fut rempli avec un morceau de toile à voile. Leur donnant ensuite le câbleau du bateau, je leur en fis faire une drague, semblable à l’attache d’un cerf-volant, au milieu de laquelle fut attaché notre palan. L’extrémité des pieux étant garnie de cuivre, je pensais que leur poids, joint à ceux de la toile mouillée et du double cordage, rendrait notre semelle (drag.) assez lourde pour la faire descendre au fond de l’eau, me réservant, au cas contraire, d’y joindre notre pot-à-feu de rechange et le seau du bateau.
La tempête était alors arrivée au plus haut degré de sa violence: les vagues grossissaient et s’abattaient sur nous avec fureur. Leach, toujours à son poste, s’acquittait admirablement de sa tâche, mais malgré son adresse ne pouvait empêcher les vagues d’embarquer plus ou moins. Aussi quatre d’entre nous étaient constamment occupés à les rejeter à mesure qu’elles entraient, sinon le canot eût été rempli au bout de quelques minutes. Quand la semelle fut terminée, je la fis placer en avant du mât, en état d’être jetée à l’eau, et j’enroulai moi-même le câble, de façon à ce qu’il se déroule sans difficulté. Malheureusement les hommes étaient épuisés, et notre bateau ne possédait que deux matelots capables de tenir l’aviron dans une manœuvre aussi difficile que celle que je méditais, surtout au milieu des circonstances dans lesquelles nous nous trouvions; tous les autres, en effet, à l’exception de Leach, étaient trop inexpérimentés. Pendant longtemps j’observai les vagues et vis qu’elles se succédaient par séries de trois, et après la troisième, qui était la plus forte, se produisait quelques instants d’accalmie. Alors j’assignai à chacun son rôle: Wilson et Manson devaient se mettre aux avirons et maintenir le bateau sur la crête de la vague; Cole devait se tenir à la drisse pour baisser la voile, qu’Anequin et le cuisinier devaient se tenir prêts à serrer aussitôt. Enfin Bartlett était chargé de lancer la semelle. Quant à Leach, il restait au gouvernail. J’avais ensuite expliqué la manœuvre avec précision. A ces mots: «Lower away» (amenez), le gouvernail devait être tourné à tribord, la voile abaissée, le rameur de babord devait nager avec son aviron, tandis que son compagnon sillerait avec le sien. Toutes ces dispositions prises, j’attendis pendant plus de cinq minutes l’instant favorable, car notre vie à tous dépendait du succès de la manœuvre; quand je le crus arrivé, je criai: «Lower away» (amenez), et chacun fit son devoir; le canot vira de bord en faisant un terrible plongeon et fut hors de danger, tête à la mer. Nous laissâmes alors les avirons, et la semelle fut lancée; mais comme elle ne produisait point tout l’effet que j’en attendais, je la chargeai avec le pot-à-feu et le seau. Cole me suggéra ensuite l’idée de jeter à la mer un sac de toile peinte en lui maintenant la gueule ouverte, celui-ci, en s’emplissant, devait nous rendre le même service qu’une semelle. C’est, en effet, ce qui arriva. Nous restâmes dans cette position pendant toute la nuit. La plupart des hommes se couchèrent sous la voile. Melville qui était épuisé et dont les jambes étaient extraordinairement enflées, s’endormit aussi à côté du mât, me laissant la direction du canot.
Leach et Wilson gouvernèrent avec une rame pendant toute la nuit. Quant à moi, je m’assis à leurs pieds pour veiller. Le tenon supérieur du gouvernail ayant été enlevé, nous prîmes celui-ci à bord. A ce moment, nous n’avions plus d’eau douce, la nôtre ayant été gâtée par les paquets de mer que nous avions embarqués. Mais le soir qui précéda notre départ de Semenowski, Newcomb nous avait rapporté plusieurs ptarmigans, que les gens des autres tentes avaient rebutés; après les avoir plumés et dressés, nous les mîmes dans notre marmite, et nous les trouvâmes délicieux le lendemain.
Le 13 septembre, vers dix heures du matin, je remarquai que les vagues changeaient de direction, et ne nous venaient plus droit du nord. J’en conclus que le vent était passé au sud-est, ce qui me laissait espérer de le voir devenir plus maniable. Vers midi, la mer commença à rouler affreusement à babord, et le bateau plongeait du côté de l’arrière. Nous étions complétement mouillés et nos couvertures étaient tellement trempées et gonflées qu’elles tenaient sous les traverses et ne pouvaient être remuées ni arrangées autrement, pour mieux équilibrer le bateau. J’imaginai alors de tendre le tapis de caoutchouc, et, pendant sept heures, je tins dans cette position avec le maître d’équipage, qui le maintenait par l’autre bout. Nous réussîmes ainsi à empêcher une grande quantité d’eau d’embarquer. A quatre heures et demie du soir, je dis à Melville qu’il était temps de se remettre en route. La mer était encore grosse à ce moment-là, mais commençait à s’apaiser, et en mettant le cap à l’ouest, nous pouvions porter graduellement au sud-ouest, pendant qu’elle tomberait.