Quoique la mer fût encore démontée, nous virâmes de bord, sans embarquer une goutte d’eau; nous mîmes d’abord le cap à l’ouest, mais à huit heures, nous prenions la direction du sud-ouest, que nous gardâmes toute la nuit. Le temps étant devenu meilleur; Melville me releva, et je pus alors me coucher en avant du mât; mais au bout d’une heure, voyant qu’il m’était impossible de dormir, je repris ma place.
Le 14, à six heures du matin, je donnai l’ordre de préparer le déjeuner, mais quelques minutes plus tard, nous fûmes fort surpris de toucher par deux pieds d’eau. Il fallut donc reculer; je recommandai alors de courir dans la direction de l’est. D’après mes calculs, nous étions, au moment où nous avions viré de bord pour quitter le capitaine à cinquante milles environ de Barkin, notre point de ralliement; je supposais également que la tempête nous avait emportés à quinze milles au moins vers le sud-ouest; mais comme pendant la nuit nous avions parcouru environ vingt-cinq milles, nous devions donc nous trouver sur les bas-fonds au nord de Barkin. Toutes ces réflexions me firent dire à Melville que si nous continuions notre route à l’ouest nous n’avions aucune chance de trouver un point pour débarquer; tandis que si nous mettions le cap à l’est pour atteindre une eau profonde et diriger ensuite notre course droit au sud vers les points élevés qui se trouvent sur la côte, nous trouverions un endroit d’un abord facile. Ce conseil fut suivi, car Melville, tout en conservant le commandement, m’écoutait volontiers en toute circonstance.
A un autre moment, Bartlett nous dit qu’il apercevait une terre basse couverte de troncs d’arbres. Invité à regarder une seconde fois et à examiner sérieusement si c’était la côte, il reconnut s’être trompé: ce qu’il avait pris pour une terre n’était qu’une flaque d’eau entourée de bas-fonds.
Nous avions cependant l’occasion de remarquer qu’autour de nous l’eau n’était plus qu’à demi-salée; en outre, elle était recouverte d’une mince pellicule de jeune glace. Cette remarque ne nous empêcha point, toutefois, de poursuivre notre route vers l’est, appuyant de temps en temps au sud; mais, chaque fois que nous tentions d’avancer dans cette direction, nous étions arrêtés par des bas-fonds. Je remarquai bientôt qu’un fort courant nous portait à l’est, tandis que les vents soufflaient faiblement du sud. Pendant la nuit entière, nous appuyâmes vers l’est-sud-est, et de très bonne heure, le lendemain matin, la sonde nous donna neuf brasses d’eau. J’engageai aussitôt Melville à se diriger droit au sud; mais comme il manifestait le désir d’aller au sud-ouest, comme l’avait recommandé le capitaine, je fis gouverner dans cette direction, que nous conservâmes jusqu’au 17 septembre au matin. A ce moment, le vent était si faible que souvent, pour avancer, nous étions obligés de reprendre nos rames. Au point du jour, la sonde nous donnait dix pieds d’eau, et à partir de ce moment, nous eûmes la terre presque constamment en vue. A deux reprises, nous essayâmes d’aborder en traversant des brisants qui nous barraient le passage, mais nous ne pûmes approcher à plus d’un mille du rivage. Voyant la terre se prolonger du sud au nord, j’en conclus que nous nous trouvions au sud de Barkin, et, le vent d’est nous favorisant, je proposai de remonter au nord. Ma proposition étant acceptée, le cap fut mis dans la direction du nord, où nous nous attendions trouver le capitaine et le lieutenant Chipp; nous espérions, en tous les cas, atteindre Barkin avant la tombée de la nuit.
Nous étions alors dans une condition déplorable. Il faut dire que depuis quatre-vingt-seize heures nous n’avions pas quitté notre canot et que pendant tout ce temps nos vêtements avaient été constamment humides. J’avais cependant eu la précaution d’ôter de temps en temps mes mocassins et de me frictionner les jambes pour rétablir la circulation. En outre, je battais la semelle presque continuellement. En vain j’avais invité mes compagnons à suivre mon exemple, mais ils n’avaient point voulu m’écouter. Aussi Leach et Landertack avaient les jambes considérablement enflées et la peau crevée en maints endroits; les autres n’étaient guère en meilleur état, tandis que le lendemain j’étais le plus ingambe de toute la bande.
Nous remontions au nord depuis une demi-heure environ, quand nous remarquâmes deux langues de terre basses et marécageuses qui s’avançaient vers la mer, indiquant clairement l’embouchure d’un cours d’eau peu profond. Cette vue nous fit tenir conseil, et, pour ma part, je fus d’avis que nous devions aborder le plus tôt possible, afin de faire sécher nos vêtements. Cet avis fut écouté et suivi immédiatement. Nous mîmes le cap sur l’intervalle qui séparait les deux langues de terre et entrâmes dans l’embouchure de la rivière avec vent arrière; mais le courant était très fort. Au milieu, nous trouvions jusqu’à cinq brasses d’eau, tandis que sur les côtés la profondeur allait en diminuant rapidement, de sorte que la rivière, ayant de quatre à cinq milles de large, nous ne pûmes approcher à plus d’un mille de la rive. Je proposai néanmoins de la remonter jusqu’à midi, afin de voir ce que nous avions à faire. Cette heure arrivée, je ne pus m’empêcher de manifester l’opinion que nous étions dans quelque rivière sortant d’un marais et débouchant dans l’Océan à trente ou quarante milles au sud de Barkin. Je fis remarquer, en outre, que si nous retournions en arrière, le vent soufflant de l’est, nous aurions à lutter contre lui, mais qu’alors le courant serait pour nous, et qu’enfin si une tempête survenait, nous serions à l’abri des brisants.
Ces réflexions avaient décidé Melville à revenir sur ses pas et à suivre la côte jusqu’à Barkin; mais Bartlett, prenant alors la parole, dit qu’à son avis nous devions être dans une des branches latérales de la Léna.
—Qu’en pensez-vous? me demanda Melville.
—Bartlett peut avoir raison, lui répondis-je, mais il me semble que si cela était, nous devrions avoir une terre plus élevée à babord. Cependant la direction de cette rivière correspond assez exactement à celle d’une des branches du fleuve. Mais pour nous convaincre de son identité il nous faudrait trouver une île qui existe à une trentaine de milles de son embouchure.
—Mais remarquez, reprit Bartlett, qu’un cours d’eau aussi considérable, dont le volume est plus fort que celui du Mississippi à son embouchure, ne peut être le simple déversoir d’un marais.