Je maintins néanmoins l’opinion que j’avais émise au début, reconnaissant, toutefois, que les rives de ce cours d’eau pouvaient nous offrir une excellente place pour débarquer avant la nuit.

Nous continuâmes donc de remonter le courant, et, vers sept heures, nous pûmes débarquer près d’une hutte nommée Orasso, qui, pendant l’été, servait d’abri aux chasseurs qui fréquentent ces parages.

Cent huit heures s’étaient écoulées depuis notre départ de Semenowski; et pendant tout ce temps nous n’avions pas mis le pied hors de la baleinière. Aussitôt à terre, notre premier soin fut d’allumer du feu, autour duquel les hommes se groupèrent immédiatement sans même prendre la précaution de faire un peu d’exercice pour rétablir la circulation dans leur membres engourdis. Aussi la plupart eurent-il à s’en repentir, car la nuit fut pour eux une véritable nuit d’agonie pendant laquelle il leur semblait qu’on leur enfonçait des millions d’épingles dans les bras et dans les jambes. Bartlett m’avoua le lendemain que cette nuit avait été l’instant le plus cruel qu’il eût passé de sa vie.

Pour ma part, je me gardai bien d’imiter leur exemple. Avant d’entrer dans la hutte et même de m’approcher du feu, j’eus soin de marcher pendant quelques instants, et ne rentrai que pour prendre ma ration de pemmican et une tasse de thé; et à ce moment, notre ration n’était plus, depuis la séparation des trois canots, que du quart de la ration ordinaire. Ensuite, je m’enfonçai dans mon sac, en m’étendant les pieds dans la direction du feu, où tous mes camarades avaient déjà pris leur place. Une fois couché je m’endormis comme un enfant et me réveillai le lendemain frais et dispos.

Dès le point du jour, nous nous mîmes à inspecter les abords de notre hutte, où nous ne tardâmes pas à trouver des empreintes de pieds humains, des débris de poisson et des cornes de rennes. Nous découvrîmes un morceau de bois sculpté représentant un renne portant un petit enfant sur son dos. Tous ces indices de la présence de nos semblables nous causèrent une joie immense, car nous ne pouvions tarder à rencontrer des indigènes.

Vers sept heures, nous nous remîmes en route en remontant la rivière; mais deux heures plus tard nous fûmes arrêtés par les bas-fonds au milieu desquels il fut impossible de trouver un chenal assez profond pour permettre à la baleinière de passer. Bartlett fut alors envoyé en reconnaissance; mais il n’avait pas fait une centaine de pas, que m’apercevant qu’il boitait, je courus après lui et le fis revenir au bateau. Prenant alors sa place, je m’éloignai d’un demi-mille environ en suivant le cours de la rivière. A cette distance j’aperçus plusieurs cours d’eau encombrés de bas-fonds qui venaient du nord-ouest. Revenant alors au canot, j’engageai Melville à faire préparer le thé pendant que Manson et moi nous opérions une reconnaissance plus étendue. Nous partîmes donc tous les deux, et nous avançâmes assez loin; Manson, dans cette circonstance, avait des yeux pour moi. Nous finîmes par découvrir une éminence juste devant nous, à deux milles environ, et sur le bord de la rivière. Nous nous y rendîmes. Je le priai d’examiner soigneusement le cours de cette dernière et de voir s’il pourrait y découvrir un passage pour arriver jusqu’au point où nous nous trouvions, car j’étais sûr qu’en cet endroit la rivière devait être profonde. Manson, après un examen scrupuleux, me dit qu’à son avis on pourrait trouver le passage que je désirais, sauf sur un court espace. Nous reprîmes alors le chemin du canot. Le terrain que nous avions parcouru pouvait être élevé d’une dizaine de pieds au-dessus du niveau de la mer, et recouvert d’une couche de lichen. Nous y avions remarqué un nombre considérable de pas de rennes, surtout aux endroits où ces animaux venaient s’abreuver; nous avions aussi découvert une autre hutte bâtie dans une petite plaine. De retour à la baleinière, nous fîmes part à Melville de ce que nous avions vu, et aussitôt tout le monde remonta dans le bateau. Cette fois la fortune nous favorisa, car nous trouvâmes un chenal, et, peu de temps après, nous étions en eau profonde. Chemin faisant, nous rencontrâmes une île, ce qui me fit croire que Bartlett ne s’était pas trompé dans ses conjectures.

Dans l’après-midi, nous fîmes au moins trente milles, et vers le crépuscule nous arrivâmes au pied d’un monticule d’une soixantaine de pieds de hauteur, au-delà duquel nous espérions voir le lit de la rivière incliner vers le sud. Nos tentes furent plantées en cet endroit, et nous y passâmes la nuit. Le lendemain, je partis vers quatre heures avec Bartlett pour faire une nouvelle reconnaissance. Nous découvrîmes bientôt deux grandes rivières qui se dirigeaient vers le nord-ouest, tandis qu’une autre encore beaucoup plus considérable venait du sud.

Nous revînmes ensuite au camp, et réveillâmes nos camarades, puis on prépara le thé. Un vent frais de l’ouest soufflait alors juste dans la direction de la rivière, de sorte que nous allions l’avoir à combattre en même temps que le courant.

Néanmoins, quand notre déjeuner fut terminé, je m’occupai, avec les quatre hommes restés valides, de charger le canot.

Nos tentes ne furent pliées qu’au dernier moment, et quand tout fut prêt, nous aidâmes Melville et Leach à monter dans la baleinière; puis, après avoir cargué la voile à cause du vent, je me mis au gouvernail, tandis que Bartlett se tenait à l’avant pour sonder le lit de la rivière avec une perche. Ces dispositions prises, nous nous éloignâmes de la rive pour gagner la rive opposée qui se trouvait un peu sous le vent. Cette manœuvre nous présenta quelque difficulté; cependant nous réussîmes à l’exécuter. En remontant la rivière, nous aperçûmes sept rennes sur les collines qui bordaient la rive, mais nous ne nous arrêtâmes point pour essayer d’en tuer.