Vers onze heures, deux huttes s’offrirent à nos yeux sur la rive occidentale, et comme l’endroit me paraissait propice pour débarquer, je proposai d’y faire halte et de faire sécher nos vêtements, qui en avaient grand besoin. Ce jour-là était un dimanche; ce fut en réalité notre premier jour de repos depuis bien longtemps. En débarquant, nous trouvâmes deux belles huttes d’été, aux parois inclinées sous un toit ayant la forme d’une pyramide tronquée avec une ouverture pour le passage de la fumée. Les Russes donnent le nom de palatka à ces sortes de huttes, que les Tongouses désignent sous le nom d’orasso. Pendant toute la journée, le soleil brilla dans tout son éclat, de sorte que nous pûmes ouvrir tous nos sacs et faire sécher notre garde-robe. Ce temps superbe et la certitude que les secours dont nous avions besoin ne pouvaient se faire attendre, furent cause que nous passâmes ce dimanche dans l’allégresse. Nous en profitâmes aussi pour écrire une relation succincte de l’arrivée de la baleinière à l’embouchure de la Léna. Nous enterrâmes ce document au pied d’une perche au sommet de laquelle nous laissâmes un drapeau américain, afin d’attirer l’attention et de faire reconnaître la place de notre dépôt.
En arrivant, nous avions trouvé, dans une des huttes, quelques débris de poisson, ainsi qu’un morceau de pain noir dont notre Indien s’était régalé. Dans chacune d’elles, on voyait, en outre, les cadres sur lesquels les Tongouses font sécher leurs filets et leur poisson.
Nous repartîmes le lendemain, lundi, 19 septembre, continuant toujours à remonter le cours de la rivière. Chacun de nous avait alors ses attributions; ainsi les hommes formaient deux équipes de rameurs qui se relevaient toutes les deux heures; Melville, assis à l’arrière, commandait la manœuvre; moi-même j’étais assis au gouvernail et Bartlett, debout à l’avant, sondait avec une perche. Tout allait à merveille: un vent faible aidait nos rameurs; nous espérions donc atteindre, avant la tombée de la nuit, la première station indiquée sur les cartes, lorsque nous tombâmes au milieu de bas-fonds et de bancs de sable qui barraient le lit de la rivière, et à une heure, nous étions encore à plus d’un mille de la rive occidentale, où se trouvait le village que nous cherchions.
Apercevant une pointe de terre, je proposai d’y aborder pour y installer nos compas prismatiques et prendre quelques relèvements pendant qu’on préparerait le dîner. Après deux heures d’un travail opiniâtre, pour vaincre le courant, nous atteignîmes la rive, et notre cuisinier était en train d’allumer le feu, quand, à notre grande surprise, comme aussi à notre grande joie, nous aperçûmes trois indigènes. Ceux-ci étaient montés dans des canots qu’ils manœuvraient avec de doubles pagaies pour doubler la pointe de terre où nous nous trouvions. Nous sautâmes aussitôt dans la baleinière pour aller à leur rencontre; mais notre vue sembla les intimider, car ils commencèrent à rebrousser chemin. Laissant alors les avirons, nous leur montrâmes du pemmican. Après beaucoup d’hésitation, le plus jeune, qui avait environ dix-huit ans, finit par approcher et prit le morceau de pemmican que nous lui tendions. Il appela ensuite ses deux compagnons qui vinrent à leur tour. Nous les décidâmes à nous suivre à l’endroit de la rive où nous venions de débarquer; nous y fîmes du feu pour préparer notre thé. L’un de ces indigènes nous fit alors présent d’une oie et d’un poisson, c’est-à-dire de tout ce qu’ils possédaient pour le moment.
Pendant qu’on préparait notre dîner, nous examinâmes leurs canots que nous trouvâmes très propres et remplis de filets. Ayant remarqué qu’un de ces indigènes portait un vêtement gris avec un collet de velours, je le lui indiquai du doigt tout en l’interrogeant du regard. Il prononça alors le nom de Boulouni. Lui ayant montré de la même façon le couteau qu’il portait à sa ceinture et qu’il nommait boaktah, il répéta le nom de Boulouni. J’en conclus qu’il me désignait ainsi le nom de la localité où il avait acheté ces objets.
Nous nous mîmes alors joyeusement en devoir de faire honneur à l’oie et au poisson que ces gens nous avaient donnés, tout en savourant notre thé avec délices, car nous vîmes que l’heure de délivrance avait enfin sonné. Après le repas, les trois indigènes nous montrèrent tous leurs engins de chasse et de pêche, tandis que, de notre côté, nous leur faisions voir notre boussole, le chronomètre et nos fusils, ce qui parut leur faire un extrême plaisir. Ils firent ensuite le signe de la croix, et, nous tendant les mains, nous dirent «Pas hec bah», puis ils nous montrèrent leurs croix qu’ils baisèrent. Heureusement, j’étais encore en possession d’un certain talisman, qu’un de mes amis catholiques, de San Francisco, m’avait envoyé avant mon départ, en me recommandant de le conserver précieusement, me disant que si je le portais, je reviendrais sain et sauf de mon voyage: c’était une médaille qu’il avait fait bénir exprès pour moi. Bien que je n’eusse pas, à la vérité, une foi inébranlable dans les vertus de cette médaille, je la montrai aux indigènes qui vinrent immédiatement y déposer dévotement un baiser.
C’était là le seul objet que nous eussions à montrer à ces braves gens, pour leur faire voir que nous étions chrétiens. Aussi vous pouvez vous imaginer les sentiments qui nous animaient tous à la vue de ces gens qui étaient les premiers que nous vissions depuis près de deux ans; et j’avoue que jamais, auparavant, je n’avais ressenti autant de reconnaissance pour les missionnaires, que ce jour-là, qui nous ramenait au milieu des peuplades chrétiennes.
CHAPITRE VIII.
Parmi les Tongouses.