Les trois indigènes conduisent les naufragés dans une hutte et leur donnent du poisson.—L’un des indigènes nommé Caranie les quitte.—Le lendemain les deux autres refusent de leur servir de guide.—Melville veut partir quand même.—Vaine tentative pour remonter la rivière.—Les naufragés sont obligés de revenir sur leurs pas.—Surpris par une tempête, ils sont forcés de passer la nuit dans la baleinière.—Enfin ils arrivent à la hutte qu’ils avaient quitté la veille.—Wassili Koolgyork ou Wassili oreilles coupées.—Ce Tongouse consent à servir de pilote aux naufragés pour aller à Boulouni.—Village de Spiridon.—Portrait peu avantageux de ce dernier.—Sa conduite vis-à-vis de ses hôtes.—Arrivée à Gemovyalack—L’exilé Yaphem Kopelloff.—Nicolaï Chagra, chef du village.—Après une vaine tentative pour continuer leur voyage vers le sud, les naufragés sont obligés de rester à Gemovyalack.—Conduite des habitants à leur égard.—Arrivée de l’exilé Kusmah Jeremiah.—Le lieutenant Danenhower se rend chez lui.—Sa généreuse hospitalité.—Il promet de se rendre à Boulouni.—Pourquoi Melville ne le fait pas accompagner et ne lui remet pas ses lettres et ses dépêches.—Conséquences de cette décision.—Le lieutenant Danenhower retourne chez Kusmah avant le départ de celui-ci pour Boulouni, et commence des recherches vers le nord pour trouver les gens des deux autres canots.—Ses tentatives infructueuses pour se rendre à Barkin.—Kusmah, parti pour Boulouni, ne revient qu’au bout de treize jours.—Il raconte qu’il a trouvé sur son chemin deux hommes de la troupe du capitaine, et remet une dépêche de Ninderman et Noros adressée au ministre des États-Unis à Saint-Pétersbourg.—Départ de Melville pour Boulouni.—Danenhower reste à la tête des gens de la baleinière.—Arrivée du commandant de Boulouni à Gemovyalack.—Ce dernier, nommé Bieshoff, apporte également une dépêche de Ninderman et de Noros.—Portrait de cet homme.—Départ pour Boulouni.—Nous rencontrons Melville à Burulak.—Instructions qu’il me donne.—Danenhower explique la conduite de Melville dans son plan de recherche.—Il continue son voyage jusqu’à Irkoutsk.—Une lettre de Danenhower.

La vue de la bienheureuse médaille avait achevé de faire disparaître la méfiance entre les indigènes et les naufragés; les craintes des premiers étant complétement dissipées, les rapports entre eux devinrent plus libres; aussi les derniers en profitèrent pour se procurer immédiatement un gîte. Nous leur fîmes signe, continue M. Danenhower, que nous avions besoin de dormir, en posant notre tête entre nos mains et en faisant mine de ronfler. Ils nous comprirent, et, nous faisant suivre la rive où nous avions fait halte, nous conduisirent au pied d’une colline de soixante à soixante-dix pieds d’élévation. Cette colline se trouve à l’embouchure du petit bras de la Léna, et nous avons appris depuis qu’elle fait partie du cap Borchaya, qu’on dit être à cent quarante verstes ou environ quatre-vingt-quinze milles du cap Bykoff. Nous y trouvâmes quatre maisons et plusieurs magasins, mais tous assez délabrés, à l’exception d’une maison, qui était en très bon état. Tout près, on voyait un cimetière avec un grand nombre de croix. Nous nous établîmes tous dans cette maison. Les indigènes furent très bons pour nous; ils allèrent jeter leurs filets dans la rivière et en rapportèrent du poisson. Ils en firent griller une partie devant le feu et nous en offrirent les meilleurs morceaux. De notre côté, nous en fîmes bouillir quelques-uns, de sorte que nous pûmes faire un très bon repas. Pendant que nous mangions, l’un des indigènes, que les autres nommaient Caranie, s’en était allé, laissant avec nous le jeune garçon que nous appelions Tomat et l’invalide que nous avions baptisé du nom de Théodore. L’absence de Caranie me fit supposer que d’autres indigènes habitaient le voisinage et que celui-ci était allé les informer de notre arrivée.

Le lendemain matin, nous retournâmes à notre canot et pendant que nos hommes étaient occupés à le charger j’allai faire quelques observations; je voulais m’assurer de l’heure locale et connaître la direction du vent et l’orientation générale du pays. Auparavant, je m’étais entretenu, par signes, bien entendu, avec Tomat, qui m’avait tracé sur le sable le cours du fleuve, et indiqué que la distance de Boulouni était de sept jours. Il me marquait chaque station où nous devions nous arrêter pour passer la nuit, en faisant mine de ronfler bruyamment.

Il me parut parfaitement disposé à nous servir de pilote pour aller à Boulouni.

A mon retour, Melville me pria de me hâter parce qu’il désirait partir. Je fus surpris et lui demandai où étaient les deux indigènes qui étaient restés avec nous. Il me répondit qu’ils étaient partis et avaient refusé de nous accompagner. Le priant alors de m’attendre quelques minutes, je retournai à la hutte pour tâcher de les décider à nous suivre. En y arrivant, je vis le jeune Tomat qui était grimpé sur le sommet et avait l’air profondément triste et comme hors de lui-même. Quand je lui fis signe de me suivre, il me répondit tristement: «Sok! Sok! Sok!» ce qui signifie: «non! non!» et alors essaya de m’expliquer quelque chose que je ne pus comprendre en répétant souvent le mot «kornado», qui, comme je l’appris plus tard, signifie «père». Cela me contraria pour le jeune garçon; je lui donnai un mouchoir de poche de couleur et quelques bagatelles, puis je revins près de Melville. Nous partîmes alors, nous abandonnant à notre sort, et essayâmes de marcher au sud, c’est-à-dire vers Boulouni, au milieu des îlots de boue; mais nos efforts furent inutiles. A cinq heures du soir nous tînmes conseil; alors j’insistai pour qu’on se décidât immédiatement à passer la nuit à la belle étoile ou à retourner en arrière. Je conseillai fortement de retourner en arrière et d’obliger les indigènes à nous suivre. Nous avions deux remingtons et un fusil de chasse; or, avec ces armes, j’étais certain que nous arriverions facilement à nos fins. Comme Bartlett avait sondé le long du chemin, je lui demandai s’il pourrait reconnaître la route pour retourner en arrière. «Oui, me répondit-il», et nous reprîmes le chemin que nous venions de parcourir. Jusqu’à la nuit, tout alla pour le mieux, mais le vent s’éleva et commença à souffler en tempête. Les eaux peu profondes où nous nous trouvions rendaient la situation périlleuse pour notre bateau. Heureusement nous pûmes le conduire sous le vent d’un banc de vase, où nous l’amarrâmes avec une ligne à trois des pieux de notre tente enfoncés dans la boue. Nous restâmes dans cet endroit pendant toute la nuit: le froid était rigoureux, et quelques-uns d’entre nous eurent les pieds et les jambes cruellement attaqués par le froid. Pendant la soirée, la neige tombait par rafales, et j’avais été forcé de donner la barre à Leach, parce que mes lunettes étaient à chaque instant couvertes de neige, ce qui m’empêchait de voir. Au point du jour, je priai Bartlett et Wilson de se tenir debout dans le canot et d’examiner soigneusement la rive. Bartlett me dit qu’il ne le reconnaissait pas, mais Wilson m’assura que nous nous trouvions à l’endroit où nous avions rencontré les indigènes. Bartlett dit alors que si nous pouvions doubler un banc de vase qu’il indiqua, nous aurions ensuite un chemin facile: c’est pourquoi nous prîmes un ris; je me mis à la barre et dirigeai le canot au vent de ce banc. Alors nous eûmes un vent arrière et pûmes atterrir. Newcomb tua quelques goëlands que nous mangeâmes à notre déjeuner pour économiser les quelques livres de pemmican qui nous restaient. Wilson prétendait avec beaucoup d’assurance qu’en moins d’une demi-heure il pourrait retourner à la hutte où nous avions couché l’avant-veille. Nous nous mîmes presque tous à rire de lui; mais je lui dis cependant d’aller avec Manson et de voir, pendant que j’enverrais deux hommes en reconnaissance du côté opposé. Très peu de temps après, Wilson et Manson revinrent. Il nous apprirent, à notre grande joie, qu’ils avaient aperçu la hutte. Nous rappelâmes aussitôt nos éclaireurs et nous rembarquâmes. Nous doublâmes la pointe et fûmes reçus à notre ancien gîte par les indigènes qui nous accueillirent de la façon la plus cordiale. A leur tête se trouvait un autre indigène d’un âge avancé, qui ôta son chapeau en nous disant: «Drasti! drasti!» et en même temps nous serra la main. Il s’approcha ensuite de Melville, qui était presque perclus et l’aida à sa rendre à la hutte. Nous déchargeâmes le bateau et emportâmes nos couchettes. Quand les indigènes aperçurent deux goëlands, dont nous nous proposions de faire notre nourriture, ils les jetèrent à terre avec dégoût et nous apportèrent à la place de la chair de renne. Le vieillard, qui se nommait Veo Wassili, se montra très bienveillant pour nous et consentit volontiers à nous servir de pilote jusqu’à Boulouni; il alla mesurer le tirant d’eau de la baleinière, nous montrant ainsi sa prévoyance, et, en outre, qu’il connaissait son métier. Ce vieux Tongouse Wassili ou Koolgiyark ou encore Wassili aux oreilles coupées, comme on l’appelait, me faisait sans cesse penser à feu le commodore Foxholl A. Parker. Cet homme se montra toujours digne et complaisant et fit preuve d’un certain raffinement de manières, qui était vraiment remarquable.

Nous devinâmes immédiatement que c’était cet homme que Caranie était allé chercher pour nous; et qu’en outre c’était la raison pour laquelle le jeune Tomat n’avait pas voulu nous accompagner jusqu’à ce que son père ne fût de retour. J’obtins de Wassili qu’il nous traçât la carte de la route que nous avions à suivre et le croquis ci-dessous en est la copie avec la ligne par laquelle il se proposait de nous conduire[2]. Il y indiqua aussi les points où nous devions nous arrêter pendant la nuit pour nous reposer.

Le lendemain nous étions suffisamment reposés et prêts à partir avec Wassili, Bartlett et moi. Nous demandâmes à Melville de partir en avant pour envoyer du secours de Boulouni et répandre la nouvelle de l’arrivée probable des deux autres canots; mais Melville préféra que nous restassions tous réunis, craignant sans doute que seuls nous ne puissions encore nous tirer d’affaire.

Le mercredi matin, 21 septembre, nous partîmes avec Wassili et deux autres indigènes qui nous firent suivre la route que nous avions déjà parcourue la veille vers le sud et l’est; au milieu des bancs de vase, notre guide marchait en avant avec ses deux hommes placés à ses côtés, lesquels sondaient constamment avec leurs pagaies. Leurs bateaux ou viatkies ont environ quinze pieds de long et vingt pouces de large.

Ils ont à peu près la forme de nos canots de course en papier et sont pourvus d’une pagaie. Le rameur est tourné de côté de l’arrière et bat l’eau alternativement à droite et à gauche, le centre d’appui de sa pagaie étant un point imaginaire situé entre ses deux mains. Le mouvement de leur rame est très gracieux, et ils obtiennent avec leur canot une très grande rapidité tout en sondant à chaque coup d’aviron quand ils sont au milieu des bas-fonds. Wassili trouva un chenal au milieu des bancs de vase par lequel notre canot, qui tirait alors vingt-six pouces d’eau, put passer. Nous continuâmes notre route pendant toute la journée en nous dirigeant au sud et à l’est. Vers huit heures du soir nous abordâmes sur une plage basse où nous établîmes notre campement pour la nuit. Wassili nous donna alors du poisson pour notre souper. Le temps était extrêmement froid et sombre, et le vent soufflait avec force; ce qui remplissait notre pilote d’inquiétude au sujet de l’état du fleuve, car il craignait que nous ne fussions arrêtés par la jeune glace. En effet, le lendemain, une frange de jeune glace bordait chacune des rives du fleuve, mais nous pûmes cependant nous ouvrir un chemin et continuer notre route, et, quand le soleil eût achevé de fondre cette glace, nous nous engageâmes dans un dédale de petits canaux que nous suivîmes pendant toute la journée. Nous vîmes sur notre route plusieurs huttes de chasse. Le soir nous couchâmes dans deux cabanes situées sur la rive, et le lendemain matin nous entrâmes dans un large cours d’eau que nous pensions être le fleuve lui-même. Vers midi, nous atteignîmes une pointe de terre sur laquelle était un village abandonné, composé de six huttes bien bâties et de nombreux magasins. Wassili nous conduisit à une de ces huttes et nous dit couche ou mange. Je remarquai alors que l’un des indigènes s’en allait avec son canot. Je me promenai un peu dans le village pour l’examiner. Les maisons étaient en bon état: on y voyait à l’intérieur de nombreuses auges pour les chiens et des ustensiles de cuisine. Les portes n’en étaient pas verrouillées, mais celles des magasins étaient soigneusement fermées avec des cadenas en fer d’une forme particulière.

Les circonstances semblaient donc prendre une tournure favorable, car je tenais pour certain que les indigènes qui habitent ces maisons pendant l’hiver ne pouvaient être bien loin. Profitant de ces quelques heures de repos, j’examinai les pieds et les jambes de Leach et de Landertack. Les pieds de Leach étaient devenus noirs et Landertack avait les jambes dans un état déplorable, elles étaient fortement enflées et dans quelques endroits la peau était déchirée sur une grande longueur. Nous les pansâmes le mieux que nous pûmes avec du liniment tant que j’en eus, et ensuite avec de la graisse empruntée à la boîte du bateau. Une heure après environ, nous vîmes arriver un bateau dont les gens débarquèrent près du village et vinrent dans la maison se placer près de nous.