Quelques minutes plus tard, Wassili vint nous prier de le suivre, Melville et moi. Il nous conduisit dans une maison, au propriétaire de laquelle il serra la main. Cet homme, d’un âge avancé, se nommait Spiridon; il avait avec lui deux femmes d’un aspect assez désagréable, et qui, toutes les deux, avaient perdu l’œil gauche. Elles nous servirent cependant du thé dans des tasses de porcelaine. Elles nous offrirent en même temps un peu de graisse de renne, ce qui, dans le pays, est considéré comme une véritable friandise. Ce Spiridon avait l’aspect d’un pirate de profession. En outre, on remarquait un air de mystère dans ce village qui me fit dire à Melville que je croyais notre hôte un vieux coquin auquel je redoutais de me confier. Il nous donna néanmoins une oie énorme qui fut dressée et farcie de sept autres oies (?) désossées, mais il nous recommanda de ne la manger que le lendemain à notre repas du soir. Il nous annonça aussi que nous partirions le lendemain matin. Newcomb ayant aperçu quelques gelinottes voler autour des maisons abandonnées, tua quelques-uns de ces jolis oiseaux qui étaient alors dans leur plumage blanc d’hiver, avec des plumes depuis le bec jusqu’aux orteils. Le lendemain matin, on nous donna un nouveau pilote: c’était un jeune homme nommé Kapucan qui vivait avec Spiridon. Le vieux Wassili était en effet complétement épuisé, il nous montra à son coude gauche une blessure dangereuse d’arme à feu, qui n’était pas encore fermée, mais Caranie et Théodore continuèrent à nous accompagner. Nous en fûmes heureux, car cette journée-là fut pénible, et nos hommes furent obligés de ramer jusqu’à huit heures du soir. Afin de rendre le travail moins fatigant, ils s’étaient divisés en deux équipes et se relevaient d’heure en heure. Nous passâmes la nuit dans un palatkah. Le lendemain quand nous voulûmes nous remettre en route, quatre seulement d’entre nous étaient en état de charger le canot et de l’éloigner de la berge.
Malgré l’état de leurs jambes qui leur refusaient tout service, puisqu’ils ne pouvaient se tenir debout et qu’on était obligé de les aider à entrer et à sortir du bateau, Leach et Landertack continuaient de ramer à chaque fois qu’arrivait leur tour de se mettre aux avirons. L’état de Melville et de Bartlett n’était guère meilleur; c’était la première fois que Bartlett se trouvait hors de service. Nous partîmes néanmoins ce matin-là, et vers midi nous débarquâmes au village de Gemovyalack que nous avons su depuis se trouver au cap Bykoff. Nous y fûmes reçus de la façon la plus cordiale par une douzaine d’hommes, de femmes et d’enfants. A notre arrivée, on nous conduisit à la hutte du chef de ce village lequel s’appelait Nicolaï Chagra.
Quelques minutes plus tard, nous vîmes entrer dans la hutte un jeune homme mince et élancé que nous reconnûmes de suite pour un Russe ou un Cosaque. C’était en effet un Russe exilé dans le village. Il s’appelait Yaphem Kopsloff. Cet homme nous rendit, par la suite, de grands services. A l’époque de notre arrivée, il ne savait pas d’autres mots d’anglais que: bravo! qui, dans sa pensée, signifiait bon; c’était donc le seul mot que nous comprissions tous les deux; mais, au bout de quinze jours, il m’avait appris assez de russe pour comprendre mon langage, dans lequel je mélangeais le russe et le tongouse.
Nous passâmes la nuit chez Nicolaï. Sa femme nous servit pour notre souper du poisson auquel nous fîmes le plus grand honneur. Nous profitâmes de cette occasion pour essayer de faire comprendre ce qui était arrivé à nos trois bateaux, ajoutant que nous ne savions pas ce qu’étaient devenus les deux autres; nous exprimâmes ensuite le désir de nous rendre à Boulouni. Nicolaï nous fit alors comprendre que cette ville se trouvait à quinze jours de marche.
Il est peut-être bon que j’explique pourquoi nous étions allés au cap Bykoff, qui se trouvait presque à l’opposé de Boulouni, par rapport au lieu où nous avions débarqué. La raison est, comme nous l’avons su plus tard, que le vieux Wassili devait avant tout nous remettre entre les mains de son chef, Nicolaï Chagra; quant à lui, nous ne l’avons rencontré que par hasard. Mais je n’ai jamais pu m’expliquer pourquoi on ne nous avait pas conduits à Boulouni, comme on nous l’avait promis.
Le temps, il est vrai, était très mauvais pour la saison. Il gelait chaque nuit; mais pendant le jour la glace se brisait et disparaissait. Nous étions à cette époque de transition pendant laquelle la navigation est interrompue, sans qu’on puisse cependant voyager en traîneau. Nicolaï Chagra nous dit qu’il nous faudrait quinze jours pour arriver à Boulouni; mais je crois qu’il voulait dire que nous serions forcés d’attendre quinze jours avant de partir, c’est-à-dire attendre que le fleuve soit pris par les glaces. Le lendemain matin, nous eûmes une tempête. Nicolaï nous dit que nous ne pouvions partir, mais il revint vers neuf heures et nous pressa de partir, comme si réellement il avait l’intention de nous envoyer à Boulouni. Il plaça soixante poissons dans notre bateau et nous fit des signes pour nous presser de nous embarquer. Nous le fîmes et alors il marcha en avant pour nous montrer le chemin au milieu des bancs de vase. Yaphem était alors avec nous. Pendant deux heures, nous ramâmes de toutes nos forces, mais à chaque instant nous nous échouions, et, arrêtés par une forte brise, nous ne pouvions avancer que lentement. Mais nous n’avions pas encore perdu le village de vue que nos pilotes firent volte-face et nous firent signe de les suivre. Nous virâmes donc de bord et retournâmes au village où l’on avait préparé un traîneau pour ramener Melville à la maison. Trois ou quatre d’entre nous s’occupaient à amarrer le canot le long du bord, lorsque Nicolaï arriva et insista pour qu’ils l’attirassent sur la berge, faisant signe que les jeunes glaces le briseraient si on ne prenait pas cette précaution. Les indigènes nous aidant, nous le halâmes sur la rive, dans un endroit élevé et sec. L’état de nos hommes, ce jour-là, était si mauvais que nous n’avions pas lieu de regretter d’être revenus, car ils étaient incapables de supporter le voyage de quinze jours que nous annonçaient les indigènes. Nous fûmes conduits à la maison d’un certain Gabrillo Pashin, où nous passâmes la nuit. Le lendemain matin, Yaphem et Gabrillo vinrent et me firent signe qu’ils désiraient que je les suivisse.
Ils me conduisirent alors à une maison vide située à l’extrémité du village, où se trouvait une vieille femme qui la nettoyait. Ils me firent comprendre qu’ils désiraient que nous vinssions l’occuper; j’achevai donc de la nettoyer moi-même et allai chercher mes compagnons vers midi. Melville alors passa en revue toute la troupe et fit part à nos compagnons des craintes que nous éprouvions tous les deux de voir le scorbut faire invasion parmi nous, ajoutant que nous devions tenir notre demeure, ainsi que nos personnes, avec la plus grande propreté, et en outre tâcher de nous distraire, la gaîté étant le meilleur remède que nous puissions employer pour nous remettre, en attendant que nous réussissions à nous procurer une nourriture plus substantielle. Enfin, il termina en me chargeant de veiller aux besoins de tous, tant qu’il serait lui-même malade. Le lendemain, à l’exception de Jack Cole, de l’Indien Anequin et de moi, tout le monde se trouvait dans un état alarmant. Nous dûmes donc nous charger d’apporter l’eau et le bois nécessaires. Wilson cependant pouvait encore se traîner par la maison et préparer le poisson. Les indigènes, en effet, nous donnaient huit poissons par jour, quatre le matin et quatre le soir. Comme Yaphem vivait avec nous, nous étions douze pour partager matin et soir nos quatre poissons, qui pesaient environ dix livres. Nous n’avions pas de sel, mais il nous restait un peu de thé. Un peu plus tard, un indigène nous apporta plusieurs oies sauvages faisandées pour notre repas du midi. Elles avaient, il est vrai, un fumet un peu relevé, mais nos estomacs s’en accommodèrent, car nous étions capables de manger de presque n’importe quoi. Yaphem nous donna aussi des œufs d’oie.
Nous vécûmes ainsi pendant huit jours environ. Alors arriva un prasnik ou jour de fête pour les indigènes. Yaphem en profita pour conduire quelques-uns d’entre nous faire des visites. Les indigènes nous firent alors cadeau d’une quinzaine d’oies, toutes, il est vrai, d’un goût aussi prononcé que les premières. Mais de jour en jour la santé de la troupe s’améliorait; les hommes recommençaient l’un après l’autre leur service; au bout d’une semaine, Melville lui-même était assez bien pour reprendre le commandement. Les indigènes étaient généreux avec nous.
J’ignore la quantité exacte de poissons qu’ils prenaient à cette époque mais je sais que leurs pêches n’étaient point surabondantes. Un jour j’allai avec Andrusky Burgowansky, lever ses filets; nous en levâmes sept dans lesquels nous trouvâmes seulement onze bulook, sur lesquels il m’en donna un. De plus le village était assez mal approvisionné en chair de renne; aussi nous ne pûmes nous en procurer une seule fois.
Le fleuve s’étant trouvé pris par la glace dans la nuit qui suivit notre retour au village de Nicolaï Chagra, il fut bientôt possible de voyager en traîneau dans toute la région voisine.