Aussi nous vîmes peu de jours après un exilé russe arriver au village avec son attelage de chiens. Ce Russe vint nous visiter. Apprenant qu’il demeurait seulement à neuf ou dix milles de là, je lui demandai de m’emmener avec lui, car je voulais l’entretenir sur les meilleurs moyens à employer pour sortir de la condition précaire où nous nous trouvions, et connaître la route la plus praticable pour aller à Boulouni. Il y consentit volontiers, et tous deux nous partîmes dans l’après-midi.

J’y passai la soirée avec lui et avec sa femme, qui était une Yakoute. J’appris, de sa bouche, quelques nouvelles de ce grand monde dont nous étions depuis si longtemps absents. Il me raconta l’assassinat du czar; m’annonça que le steamer la Léna était encore sur le fleuve, que M. Sibyriakoff entretenait plusieurs bateaux à vapeur sur celui-ci. Il me parla du comte de Bismarck, des généraux Skobeleff et Gourka, de la guerre de Turquie et de maintes autres choses. Sa femme m’offrit un peu de tabac, environ cinq livres de sel, un petit sac de farine de seigle, un peu de sucre et deux briques de thé. Je dois vous dire ici que, malgré leur laideur, toutes les femmes indigènes sont toujours extrêmement aimables, et je serais heureux de leur envoyer une balle de calicot et d’autres étoffes, si je le pouvais. Le lendemain matin, Kusmah-Jeremiah—c’est le nom de cet exilé russe—me conduisit à la porte de son habitation et me montra un beau jeune renne qu’il avait acheté, en me demandant s’il pourrait m’être agréable; ma réponse fut affirmative, naturellement, et aussitôt l’animal fut tué. Je déjeunai encore avec lui, et son excellente épouse nous servit du thé, du poisson et des pâtés de poisson qu’elle avait préparés exprès pour moi. Au moment de mon départ, Kusmah me promit de venir me prendre le dimanche suivant pour me conduire à Boulouni avec des attelages de rennes. Je lui demandai alors quelles autres personnes viendraient avec nous: «Deux Russes, me répondit-il.» «Et combien de Tongouses? ajoutais-je.» «Pas un, me répliqua-t-il, ce sont de méchantes gens.» Je le priai alors de revenir, le mercredi suivant, au village que nous habitions, afin que nous puissions nous concerter avec Melville, et je partis avec les provisions qu’il m’avait données. Celles-ci causèrent des transports de joie parmi mes compagnons; car elles leur permettaient un changement de régime dont ils avaient bien besoin. Le renne, quand il fut tout préparé, pesait encore quatre-vingt-treize livres.

Le mercredi suivant, Kusmah vint comme il l’avait promis. Nous le conduisîmes à notre bateau que nous retournâmes visiter. Nous nous retirâmes ensuite dans une maison vide pour y tenir conseil. Kusmah nous dit alors qu’il pouvait aller à Boulouni et en revenir en cinq jours. Quand nous lui demandâmes si le voyage serait plus rapide, s’il allait seul, que s’il allait avec l’un de nous, il répondit qu’il ne faisait pas de différence. Melville pensa alors qu’il valait mieux qu’il allât seul. Kusmah y consentit; mais le vendredi suivant, nous fûmes surpris d’apprendre qu’il venait chercher Nicolaï Shagra pour l’emmener avec lui. Je dois dire ici que deux jours après notre retour, ce même Nicolaï était venu nous trouver pour nous demander une lettre, nous promettant de l’envoyer à Boulouni, à la première occasion qui se présenterait. J’écrivis cette lettre en anglais et en français. Wilson la traduisit en suédois et Landertack en allemand. Nous l’enveloppâmes dans une toile vernie avec un portrait de la Jeannette et un dessin du drapeau américain, et nous remîmes le tout à Nicolaï. Celui-ci confia le paquet à sa femme qui le renferma dans son buffet, pour le mettre en sûreté; mais il ne fut jamais envoyé. Plus tard, Melville et moi, nous préparâmes des dépêches pour le ministre des États-Unis à Saint-Pétersbourg, pour le secrétaire de la marine et pour M. James Gordon Bennett, mais Melville n’en remit aucune à Kusmah pour les porter à Boulouni.

Bien que le colloque suivant entre M. Jackson et le lieutenant Danenhower, et rapporté par le premier, ne fasse pas précisément partie du récit, nous avons cru devoir le conserver à cette place, parce qu’il jette un certain jour sur la conduite de Melville, et sur les motifs qui le faisaient agir, tout en nous en montrant les conséquences.

—A quelle époque était-ce?

—Le 13 octobre, autant que je peux me rappeler.

—Alors nous pouvions recevoir des nouvelles du désastre un mois plus tôt, si un de vous avait été envoyé à Boulouni immédiatement?

—Oui, peut-être quarante jours plus tôt. A mon avis un homme eût pu être envoyé directement à Irkoutsk, où se trouve la première station du télégraphe.

—Pensez-vous que si on se fût mis immédiatement à la recherche du capitaine et de ses compagnons, on eût pu les secourir?

—Il était impossible de faire des recherches au nord de notre village; les indigènes refusaient formellement d’y aller, et nous dépendions complétement d’eux pour notre nourriture de chaque jour. Comme vous le verrez plus tard j’ai fait des recherches moi-même mais sans résultat.