—Si un homme s’était rendu à Boulouni avec Kusmah, quels renseignements eût-il pu trouver touchant le capitaine?

—Melville avait reçu l’ordre de conduire sa troupe en lieu sûr, où elle eût abondance de nourriture, et alors d’entrer en communication avec les autorités russes. Nous connaissions la route que le capitaine se proposait de suivre après avoir abordé à Barkin. Il avait l’intention de se rendre à Sagasta et à la Tour du Signal. Si quelqu’un fût allé avec Kusmah et fût parti immédiatement pour le nord, il eût, dans ce cas, recueilli Noros et Ninderman avant leur arrivée à Bulcour.

—Pourquoi, demanda M. Jackson, Melville n’alla-t-il pas avec Kusmah, et n’envoya-t-il pas les dépêches?

—Le lendemain de notre arrivée, comme j’étais le mieux portant et le plus à même de faire utilement ce voyage, il avait été décidé que j’irais à Boulouni. Pendant plus de quinze jours nous nous entretînmes de ce voyage, tous les deux et avec nos compagnons. Je devais rapporter des provisions et ramener des traîneaux pour emmener tout le monde. Je devais, en outre, emporter les dépêches que nous avions préparées. Mais après mon retour de chez Kusmah, Melville décida que ce dernier irait seul, et comme Kusmah avait promis d’être de retour au bout de cinq jours, Melville se décida aussi à ne point envoyer les dépêches, mais à les emporter avec lui.

—Alors, Melville ne voulait pas y aller lui-même ni personne à sa place?

—Non. Il semblait croire que Kusmah devait effectuer son voyage plus promptement s’il allait seul, et il fut fort désappointé quand il apprit que Nicolaï Shagra partait avec lui.

—Pourquoi emmena-t-il Nicolaï avec lui?

—Ce Kusmah a été condamné pour vol et exilé en Sibérie, il a beaucoup à ménager les indigènes. Il ne pouvait quitter son domicile sans une permission des autorités; mais, dans cette circonstance, il a pris la responsabilité de cet acte parce qu’il avait quelqu’un derrière lui pour l’assister comme témoin, et c’est pourquoi il a naturellement choisi le chef des indigènes, quoiqu’il m’eût proposé d’abord. Vous savez qu’il nous avait dit que s’il emmenait quelqu’un, son voyage ne demanderait pas plus de temps.

Le lendemain matin, je pressai Melville de recommander à Kusmah, avant son départ, de répandre chez tous les indigènes qu’il rencontrerait sur sa route la nouvelle qu’il existait encore deux autres canots dont on n’avait point entendu parler; je lui proposai, en outre, de me rendre chez ce Russe pour lui réitérer cette invitation. Melville y consentit. Je descendis donc chez Nicolaï Chagra pour lui demander un attelage de chiens, mais pendant que j’y étais, Spiridon arriva avec un superbe attelage de neuf chiens. M’emparant aussitôt de lui et de ses chiens, nous partîmes chez Kusmah. J’eus une longue conversation avec ce dernier, pendant laquelle nous étudiâmes les cartes de nouveau. Celui-ci m’ayant affirmé que Barkin n’était qu’à cinquante verstes de distance dans la direction du nord-est, je me décidai sur l’heure à m’y rendre, car j’espérais y trouver les traces des deux canots. Je revins trouver Melville et lui fis part de ma résolution. Celui-ci s’opposa d’abord à mon départ, mais finit par y consentir.

Pendant que j’étais chez Kusmah, j’écrivis quelques lignes pour mon frère qui habite Washington, et les confiai au Russe qui devait les mettre à la poste à Boulouni. Mes yeux ne m’auraient pas permis d’écrire une longue lettre. Je pris mon rifle et mon sac-lit, que je plaçai dans le traîneau de Spiridon et indiquai la route de son village. Cet ordre parut le surprendre beaucoup, mais il finit par obéir et nous nous mîmes en route. En arrivant chez lui, nous tînmes conseil avec Caranie. J’essayai de les décider à me conduire à Barkin, le lendemain matin. Mais ils me répondirent que le boos byral—la jeune glace,—les en empêcherait et qu’il était impossible de s’y rendre à cette époque de l’année. Nous allâmes donc souper, et après je me mis à la recherche de Wassili. Celui-ci consentit à me conduire à Kahoomah, que Kapucan me dit être au nord-ouest. Ne pouvant aller à Barkin, j’étais heureux de pouvoir au moins aller au nord-ouest, afin de répandre dans cette direction qu’il existait deux autres bateaux perdus. Le lendemain, nous partîmes, Wassili, Kapucan et moi pour Kahoomah, avec un attelage de douze chiens. Nous descendîmes d’abord une petite rivière au sud-est; en maints endroits la glace se rompit sous le traîneau qui alors plongeait avec son attelage dans une eau profonde. Cette direction du sud-est me surprenait, car Kapucan m’avait dit que Kahoomah se trouvait au nord-ouest. Ils me ramenèrent donc chez Kusmah, avec lequel ils eurent un nouvel entretien, et consentirent alors d’essayer de me conduire à Barkin. Je plaçai devant eux la boussole et leur indiquai la direction du nord-est, leur disant que Barkin ne se trouvait qu’à cinquante milles dans cette direction, mais ils me répondirent qu’il nous fallait aller d’abord au sud-est pour retourner ensuite au nord. Nous eûmes à attendre un autre traîneau de notre village pendant toute la nuit. Ce traîneau arriva le lendemain matin et nous partîmes pour le sud-est. Vers onze heures nous atteignîmes le bord d’une grande rivière qui coulait au nord. Je remarquai alors que le vieux Wassili, en examinant le courant, paraissait inquiet, rêveur. Je tirai de nouveau ma boussole, et quand l’aiguille fut devenue immobile les deux indigènes se mirent à chanter d’un air joyeux et surpris: «Tahrahoo», en indiquant la pointe de l’aiguille qui marquait la direction du sud. J’insistai néanmoins pour aller au nord, mais Wassili me dit que c’était impossible à cause du boos byral. Je me décidai alors à le laisser suivre son intention, afin de voir ce qu’il voulait faire. Vers quatre heures, après avoir traversé une région couverte de bois flotté, nous arrivâmes à une petite hutte, située près d’un promontoire élevé, et l’île à laquelle ils donnent le nom de Tahrahoo, se trouvait à environ trois milles de la rive. Ils me dirent qu’ils voulaient m’y conduire le lendemain matin. Nous vîmes arriver un autre traîneau à ce moment; il était conduit par un vieillard nommé Dimitrius. Celui-ci avait été envoyé après nous par Kusmah et m’apportait une bouillote et une théière. Vers le coucher du soleil, je montai avec Wassili sur le sommet du promontoire, d’où nous inspectâmes soigneusement le cours de la rivière et l’île adjacente. Il me dit que le steamer la Léna avait pris cette route pour remonter le fleuve, et qu’on pouvait peut-être apercevoir des indices de bateaux sur les îles voisines. Je lui dis alors que je désirais continuer le promontoire et me diriger vers le nord. Mais les deux vieillards m’affirmèrent que c’était impossible. Le lendemain matin, cependant, ils partirent vers l’île pour me satisfaire et nous marchions en avant, les deux vieillards et moi, pour sonder la glace. A un mille du bord, celle-ci devint noire et parut si peu consistante que mes deux compagnons refusèrent d’avancer. Je fus donc obligé de revenir sur mes pas après cette tentative inutile. Cependant, j’avais une preuve que les indigènes m’avaient dit la vérité, la glace n’était pas assez solide pour nous porter. Nous reprîmes donc le chemin de l’habitation de Kusmah, où nous passâmes la seconde nuit, et le lendemain nous retournâmes à Gemovyalack.