Kusmah ne fut point de retour au bout de cinq jours, comme il l’avait promis, et n’arriva que le 29 octobre, après une absence de treize jours. En arrivant, il nous raconta qu’il avait rencontré à Kumah-Surka deux hommes de la troupe du capitaine, lesquels lui avaient donné par écrit quelques renseignements sur les conditions où se trouvaient leurs compagnons au moment où ils les avaient quittés, et il remit à Melville la dépêche de Ninderman. Il termina son récit en ajoutant que ce dernier et son compagnon devaient être à Boulouni depuis la veille, c’est-à-dire le 28.
En apprenant cette nouvelle, Melville envoya immédiatement chercher le vieux Wassili et partit avec lui pour Boulouni, dans un traîneau attelé de chiens, afin de savoir le point exact où se trouvait le capitaine et lui porter des vivres et des vêtements.
En partant, il me chargeait du commandement de la troupe, m’ordonnant de la conduire à Boulouni le plus tôt possible.
Le 1er novembre, le commandant de Boulouni, Gregory Micktereff Bieshoff arriva au village de Gemovyalack. C’était un Cosaque de haute taille, aux favoris noirs, d’environ quarante-deux ans. Il avait très bonne tournure sous l’uniforme d’officier qu’il portait. Cet homme agit toujours pour nous avec beaucoup de bonté, d’intelligence et, souvent, d’à-propos.
Il apportait avec lui du pain, de la viande de renne et du thé; il me remit, en outre, le mémoire que Noros et Ninderman lui avaient confié pour l’envoyer au ministre des États-Unis à Saint-Pétersbourg.
«Boulouni, 19 octobre.
»A Son Excellence le ministre des États-Unis à Saint-Pétersbourg.
»Prière d’informer le secrétaire de la marine des États-Unis de la perte de la Jeannette.
»Le steamer arctique la Jeannette a été écrasé dans les glaces, le 11 juin 1881, par 77° 22´ de latitude nord et 157° 55´ longitude est ou à peu près. Trois canots sont sauvés, et on a pu sauver aussi trois ou quatre mois de provisions; nous avons pris la direction du sud-ouest avec nos traîneaux pour atteindre les îles de la Nouvelle-Sibérie. Après quinze jours de marche environ, nous arrivâmes en vue d’une île. Le capitaine résolut d’y aborder. Nous y restâmes environ quinze jours; le drapeau américain y fut planté à l’extrémité méridionale, et l’île reçut le nom d’île Bennett. Le lieutenant Chipp fut envoyé vers l’ouest avec l’équipage d’un des canots pour en déterminer l’étendue, tandis que le pilote Dunbar allait à l’ouest avec les deux Indiens. Ils revinrent tous au bout de trois jours. Nous restâmes encore une semaine sur l’île, et, reprenant les bateaux, nous partîmes vers le sud. Nous touchâmes aux îles de la Nouvelle-Sibérie et nous campâmes sur deux d’entre elles. De la plus méridionale nous nous dirigeâmes vers la côte septentrionale de la Sibérie, pour entrer dans un des bras de la Léna. Pendant la traversée, une tempête s’éleva qui nous fit perdre de vue les deux autres canots, commandés l’un par le lieutenant Chipp, l’autre par l’ingénieur Melville. Depuis nous ne savons pas ce qu’ils sont devenus; notre canot, presque submergé, ayant perdu son mât et sa voile, fut conduit à la rame pendant un jour et une nuit. Pendant ce temps il embarquait de l’eau continuellement, et nuit et jour il fallait travailler à le vider. Tout le monde avait les mains et les pieds gelés après la tempête; le capitaine en avait complètement perdu l’usage quand nous arrivâmes à la côte.
»Étant entrés dans une petite rivière, nous trouvâmes l’eau trop peu profonde pour y pénétrer. La glace commençait à se former. Le capitaine se décida à aborder à tout prix, après avoir exploré la côte voisine pendant deux jours. Le canot touchait à deux milles du rivage; le capitaine ordonna à tous les hommes en état de le faire, de sortir du bateau pour l’alléger, et de le hâler vers la rive. Mais au bout d’un mille, il fut impossible de le faire avancer plus loin. Alors, nous prîmes les papiers du navire et les provisions, et nous gagnâmes la côte. A ce moment, le capitaine pouvait se servir un peu de ses pieds et de ses mains. Voici les noms des membres de l’équipage du canot: le capitaine de Long; le chirurgien Ambler; M. Collins; W.-C.-C. Ninderman; Louis Noros; H.-H. Erickson; H.-H. Knack; G.-W. Boyd; A. Gortz; A. Dressler; W. Lee; N. Iverson; Alexis; Ah Sam. Il nous restait un chien. Nous restâmes quelques jours sur le rivage à cause de ceux d’entre nous qui avaient les pieds gelés; ensuite, laissant derrière nous les livres de loch et quelques autres objets que nous étions incapables de porter, nous partîmes dans la direction du sud avec cinq jours de provision. Erickson marcha quelques jours avec des béquilles, puis nous fîmes un traîneau pour l’emmener. Nous arrivâmes à une hutte le 5 octobre. Le 6 au matin, on coupa tous les orteils d’Erickson. Le capitaine me demanda si j’avais la force de partir avec un compagnon pour aller chercher du secours pour le reste de la troupe, dans une station, pendant qu’il s’arrêterait auprès d’Erickson. Pendant qu’il me parlait, celui-ci mourut. Nous l’enterrâmes dans la rivière. Le capitaine nous dit ensuite que nous irions tous ensemble à un endroit nommé Ow Titary, par 77° 55´ de latitude, mais dont la longitude était inconnue. Le 7 octobre, nous mangeâmes notre dernier chien et partîmes dans la direction du sud, avec environ un quart d’alcool, deux caisses d’étain contenant les papiers du navire, deux fusils et quelques munitions. Nous voyageâmes ainsi jusqu’au 9. N’ayant rien à manger, nous buvions chacun trois onces d’alcool. Le capitaine et le reste de la troupe devinrent si faibles qu’on s’arrêta. Je fus alors envoyé en avant avec Noros à une place nommée Kumah-Surka, à environ douze milles au sud pour y trouver des indigènes. Nous avions trois onces d’alcool et un fusil avec cinquante cartouches. Si nous ne trouvions personne à Kumah-Surka, nous devions continuer à marcher au sud. Il nous fallut cinq jours pour arriver à Kumah-Surka. Nous y trouvâmes deux poissons, et, après un jour de repos, nous repartîmes vers le sud. Nous n’avions plus rien à manger. Après avoir continué notre route jusqu’au 19, devenant de jour en jour plus faibles, nous nous laissâmes aller au désespoir et nous nous assîmes. Puis, nous relevant, nous fîmes encore un mille avant de trouver deux huttes et un magasin, dans lequel étaient déposées environ quinze livres de Blue moulded fish. Nous nous y arrêtâmes pendant trois jours afin de reprendre des forces, car nous étions trop faibles pour continuer notre route. Dans l’après-midi du 23, un indigène vint à notre hutte; nous essayâmes de lui faire comprendre que onze autres hommes se trouvaient plus au nord, mais nous ne pûmes nous faire entendre. Il nous conduisit alors à son campement, où nous trouvâmes six autres indigènes avec des traîneaux et des rennes. Ces gens étaient alors en route vers le sud. Le lendemain, on leva le camp pour aller à une station nommée Ajakit, où nous arrivâmes le 25. Nous essayâmes de faire comprendre que le reste de nos compagnons se trouvait au nord. Mais ce fut encore en vain. Ajakit est par 70° 55´ de latitude nord; nous ne connaissons pas la longitude, car la carte n’est qu’une copie envoyée par le gouverneur de Boulouni. Celui-ci vint le 27. Il connaissait le nom du navire, ainsi que l’expédition de Nordenskjold, mais ne pouvait parler anglais. Nous essayâmes de lui faire comprendre que notre capitaine mourait de faim et était déjà mort probablement; que nous désirions des indigènes pour nous accompagner, des rennes et de la nourriture pour eux; car je pensais qu’il ne nous fallait que cinq ou six jours pour les sauver. Mais le gouverneur me fit signe qu’il devait télégraphier à Saint-Pétersbourg, et alors il nous envoya à Boulouni. Nous avons de la nourriture et des vêtements à présent, mais notre santé est en mauvais état, et, dans l’espoir de nous rétablir bientôt, nous sommes vos humbles serviteurs.