»William C.-F. Ninderman,
»Louis Noros,
»Matelots de la marine des États-Unis, du navire la Jeannette.»
Ce mémoire contenait quelques détails sur la position du capitaine, mais ces détails n’étaient pas assez précis pour me permettre de partir immédiatement au secours de de Long; d’ailleurs je savais que Kumah-Surka était plus rapproché de Boulouni que de Gemovyalack, et je n’ignorais pas que Melville, après avoir vu Noros et Ninderman, pouvait joindre le capitaine beaucoup plus promptement que nous. Je résolus donc de lui envoyer ce mémoire par James Bartlett. Le commandant de Boulouni profita de cette occasion pour fixer un rendez-vous à Melville.
Bartlett partit le soir même de l’arrivée de Bieshoff. Comme on le conduisait avec un traîneau attelé de rennes, il devait vraisemblablement arriver à Boulouni quelques heures seulement après Melville, qui était parti avec un attelage de chiens. Les deux routes sont, en effet, tout à fait différentes selon le genre d’attelage. Avec des chiens le voyageur est obligé de suivre le cours du fleuve, et la distance de Gemovyalack à Boulouni est de deux cent quarante verstes; tandis qu’avec des rennes elle n’est plus que de quatre-vingts verstes, parce que la route traverse le pays. C’est ce qui explique pourquoi Melville et Bieshoff n’avaient pu se rencontrer.
Aussitôt après le départ de Bartlett, j’allai prier Bieshoff de se mettre en mesure de nous transporter à Boulouni le plus tôt possible; cette demande parut le contrarier, et il évita de me fixer le moment de notre départ. Craignant quelque mauvaise volonté de sa part, cette idée fut cause que je dormis mal et que je me réveillai dès quatre heures du matin. Je fus surpris, en me réveillant de voir Yaphem, qui couchait dans notre hutte, déjà debout et tout habillé. Je lui demandai donc où il allait; il me répondit qu’il se disposait à partir avec le commandant pour le village d’Arrhue: c’est là que nous avions rencontré Spiridon. De plus en plus surpris et ne sachant ce que signifiait cette manière de faire de Bieshoff, j’ordonnai à Yaphem de l’aller chercher sur l’heure. J’étais décidé à jouer serré avec ce Cosaque, ce qui, d’ailleurs, me réussit parfaitement. Celui-ci vint me trouver vers cinq heures du matin. Il était déjà en uniforme. Alors, sans le moindre préambule, je lui déclarai que si le lendemain matin nous n’avions pas de vêtements, et si je n’étais pas parti avec tous mes compagnons au point du jour, je ferais un rapport au général Tchernaieff, afin de le faire punir sévèrement, ajoutant que si, au contraire, sa conduite vis-à-vis de nous était correcte, et si nous étions prêts à l’heure dite, je le ferais largement récompenser. Bieshoff accepta gravement ma proposition, et se borna à me répondre: «Karascha» (c’est très-bien); mais, pour plus de sécurité, je l’invitai à passer la nuit dans notre hutte.
Le lendemain matin, 3 novembre, quatorze attelages comptant environ deux cents chiens étaient rassemblés dans le village. En outre, on nous avait apporté une ample provision de vivres et de vêtements de fourrure. Nous partîmes immédiatement pour Boulouni.
Chemin faisant, nous nous arrêtâmes à Burulak, où, on se le rappelle, Bieshoff avait fixé un rendez-vous à Melville. Celui-ci s’y trouvait. J’eus un long entretien avec lui pendant lequel il m’avoua qu’il n’avait plus le moindre espoir de retrouver vivants le capitaine et les gens de sa troupe. Cependant il était décidé à se rendre avec deux indigènes à l’endroit où Noros et Ninderman avaient quitté leurs compagnons. De là il se proposait de se rendre jusqu’au bord de l’Océan pour ramener les objets que de Long y avait laissés. Enfin, avant de me quitter il me pria de laisser Bartlett à Boulouni, quand je partirais vers le sud, ajoutant qu’il m’avait laissé des ordres écrits dans cette localité. Nous nous séparâmes alors, lui, partant pour le nord, tandis que nous nous dirigions sur Boulouni, où nous arrivâmes le dimanche suivant. Dès notre arrivée, Bieshoff me prévint que nous devions attendre jusqu’au samedi avant de partir pour Yakoustk, comme me l’enjoignait Melville dans les ordres écrits qu’il m’avait laissés. Mais la présence de douze hommes pendant une semaine se fit aussitôt ressentir sur les provisions d’hiver de Boulouni, qui ne peut avoir une réserve considérable, car cette localité ne compte qu’une vingtaine de maisons. En outre, elle était mal approvisionnée. Enfin, le samedi arrivé, nous poursuivîmes notre route jusqu’à Verschoyansk, qui est distant de neuf verstes de Boulouni. Jusque-là nos traîneaux furent attelés de rennes; mais de Verschoyansk jusqu’à Yakoutsk, c’est-à-dire pendant neuf cent soixante verstes, nos traîneaux furent attelés tantôt de rennes, tantôt de bœufs et tantôt de chevaux.
Nous atteignîmes Yakoutsk le 17 décembre, et Melville vint nous y rejoindre le 30 du même mois.