—Non. Ils étaient sans nourriture depuis deux jours quand Noros et Ninderman sont partis, et la région où ils se trouvaient est dépourvue de gibier et d’habitants. En outre, ils étaient insuffisamment vêtus; il ne reste donc plus raisonnablement d’espérance.

—Et Chipp?

—Je crois que son canot a été submergé pendant la tempête, car il avait déjà failli chavirer dans une autre occasion; c’était un très mauvais canot pour la mer. S’il a réussi à gagner la côte, comme il avait moins de vivres que les autres canots, il avait encore moins de chances que le capitaine de se sauver. Si son bateau a coulé, il reviendra probablement à la surface, lorsque les cadavres seront eux-mêmes remontés; car son poids spécifique n’est pas suffisant pour le retenir au fond. Le poids spécifique du pemmican est à peu près celui de l’eau, et nous avons remarqué que quelques boîtes, qui contenaient probablement de l’air à la surface, et les couchettes, une fois imbibées d’eau, étaient ce que le canot pouvait contenir de plus lourd; elles ont donc été vraisemblablement jetées à la mer par le vent; mais si, au contraire, ce canot a pu résister à la tempête, le vent du nord-est ayant continué de souffler pendant deux jours, après que celle-ci a été apaisée, Chipp et ses gens peuvent avoir été poussés à la côte, vers l’embouchure de l’Oleneck, s’ils n’ont point été entraînés au nord-est par le courant, comme le sont les bois flottants, c’est-à-dire sur les rives des îles de la Nouvelle-Sibérie.

Pour terminer ce récit, nous ajouterons le fragment suivant emprunté à une des lettres adressées par le lieutenant Danenhower à sa famille. Bien que ce dernier n’y raconte point tous les incidents de son voyage de Boulouni à Irkoutsk, nous y verrons du moins de quelle manière les naufragés ont été accueillis à Yakoutsk et nous apprendrons aussi quelques nouvelles excentricités du malheureux Cole:

»Yakoutsk (Sibérie), 30 décembre 1881.

»Voici encore une semaine presque passée, et Melville n’est pas revenu de Boulouni, mais je pense qu’il est en route et que bientôt il sera ici. Notre temps se passe paisiblement malgré notre impatience. Voici un aperçu du genre de vie que nous menons. Il fait jour ici à huit heures du matin, nous nous levons et allons déjeuner à un petit hôtel, tout près d’ici. Ensuite je lis et j’écris un peu et m’occupe des affaires qui peuvent me survenir. Vers deux heures, le traîneau du général Tchernaieff vient me prendre pour m’emmener dîner; je quitte ordinairement la maison du général vers quatre heures, pour rentrer; alors, si je n’ai point de visite à recevoir, je fais la sieste et tue le temps de mon mieux jusqu’à neuf heures. Nous allons alors souper à notre petit hôtel et rentrons nous coucher.

»Comme je vous l’ai dit autrefois, j’ai trouvé des gens aimables dans toutes les parties du monde que j’ai visitées, et Yakoutsk ne fait pas exception à la règle générale. Hier, par exemple, nous avons passé une agréable soirée chez M. Carrilkoff, négociant d’Irkoutsk, qui nous a reçus de la façon la plus cordiale. Sa femme est charmante et c’est un véritable plaisir de voir leurs trois jolis enfants. Ils possèdent un superbe piano, le premier que nous avons vu et entendu depuis notre départ de San Francisco.

»J’ai emmené avec moi notre pauvre Jack Cole pour lui donner un peu de distraction. Cette nuit-là, en effet, sa tenue a été correcte et cette visite lui a fait du bien. Après l’alerte de la nuit précédente, je suis heureux de l’avoir vu tranquille hier. Quelques instants après minuit, je fus réveillé par un bruit que j’entendis dans ma chambre; c’était le «vieil homme» qui cherchait une allumette. Je le pris par le bras, et, après l’avoir réprimandé vertement, je le renvoyai au lit. Il s’en alla paisiblement, mais peu après je l’entendis sortir; au bout de cinq minutes, comme il ne rentrait point, je réveillai le Cosaque pour l’envoyer après lui. Ce dernier revint sans l’avoir trouvé; je m’habillai alors immédiatement et me rendis au bureau du chef de la police qui le fit chercher dans la ville. Je redoutais qu’il ne se couchât dans la neige comme il l’avait déjà fait une fois dans les montagnes. On le ramena au bout d’une heure avec l’extrémité des pieds gelés. Je les lui frottai aussitôt avec de la neige et les lui ranimai, mais il aura sans doute à souffrir d’engelures pendant longtemps.

»Le lendemain matin il était tranquille et raisonnable, et me pria de le bien surveiller «parce que, disait-il, il perdait quelquefois la tête.» C’est un homme respectable, d’une cinquantaine d’années, qui était auparavant un excellent marin. Le grand malheur en ce moment est qu’il n’ait rien à faire que de tuer le temps. Ce matin, j’ai été réveillé par un des hommes qui est venu m’avertir que le «vieil homme» avait chanté pendant quatre heures, et qu’on ne pouvait le faire rester tranquille. Je me suis levé et l’ai trouvé tout habillé et prêt à partir. M’étant dirigé vers lui, je lui ai posé la main sur l’épaule en lui disant: «Venez avec moi», et alors je l’ai conduit sur sa couchette, puis je lui ai dit: «Retirez vos vêtements.» Il m’a obéi. «Couchez-vous, et attendez, pour vous lever, que je vous le dise.» Il s’est couché et ensuite a dormi paisiblement jusqu’à huit heures. Heureusement, j’ai de l’empire sur lui et je peux le faire obéir, ce qui me permet d’espérer l’emmener en Amérique sans le faire enchaîner.

»Yakoustk est une ville de 5,000 habitants, située sur la rive occidentale de la Léna. C’est la principale ville de cette partie de la Sibérie et la résidence du gouverneur qui est actuellement le général Tchernaieff. Les maisons sont bâties en bois mais ne sont pas peintes. Les rues sont fort larges, et chaque habitant possède une vaste cour ou jardin. Son principal commerce est celui des fourrures et pendant l’été, on y apporte par la rivière une quantité considérable de viande fraîche. Le climat est extrêmement rigoureux. Pendant neuf mois de l’année, la neige y couvre la terre, et en hiver le thermomètre descend à 70° au-dessous de 0.