»Depuis notre arrivée, il est descendu à 68° au-dessous de 0, et aujourd’hui il est aux environs de 35°. En été, la température monte jusqu’à 95°, mais les nuits sont froides.

»On rencontre beaucoup de chevaux et de bœufs dans le voisinage de cette ville. Les indigènes d’Yakoutsk mangent du cheval, mais les russes ne se nourrissent que de bœuf, de gibier, de pommes de terre, de choux et de quelques autres légumes. Le pays produit encore quelques baies, du froment et du seigle; aux environs de la ville, on y élève aussi quelques rares moutons et des oiseaux de basse-cour. La Noël des Russes arrive douze jours après la nôtre. Ils ont une longue série de fêtes pendant le prasnik, qui, de fait, est déjà commencé, de sorte qu’en ce moment il est fort difficile d’en obtenir quelque travail. Je suis allé chez un tailleur pour commander des vêtements, mais il a refusé de se charger d’aucun travail nouveau. Cependant, j’ai pu me procurer un misérable costume tout fait. Hier soir, en élevant un petit garçon en l’air, mon habit a craqué dans le dos, et dimanche dernier, pendant le dîner du gouverneur, mon pantalon s’est déchiré... de sorte que j’ai dû en faire remplacer le fond.

»Je me rétablis rapidement. Le Dr Capello, ayant examiné mon œil gauche, m’a dit que moyennant une opération très simple, je pourrai encore m’en servir. Il s’agit de couper, dans la membrane qui obscurcit la vue, ce qu’on appelle la pupille artificielle. Il me conseille d’attendre jusqu’à mon retour pour cette opération, car après, paraît-il, je devrai rester un ou deux mois dans une chambre obscure. Ma santé générale est excellente, et je suis vigoureux et gai.

»Naturellement nous recevons peu de nouvelles de l’Amérique; cependant j’ai pu en recueillir quelques-unes ici et là. Il est souvent question de la mort de Garfield, et, d’après la rumeur publique, j’ai appris qu’il avait été frappé d’une balle par «Guiteau», dans un wagon, près de Long Branch. Cet événement paraît avoir excité une vive émotion chez les Russes.

»Hier soir, je lisais dans un journal de Tomsk, que l’Alliance a été envoyée en croisière à la recherche de la Jeannette, et qu’elle est parvenue au 80° 55´ de latitude nord sur la côte occidentale du Spitzberg. Il est probable que si notre vaisseau avait pu résister aux glaces pendant dix ans, il eût été entraîné dans ces parages.

»Il me faut terminer cette longue lettre en faisant des vœux pour toute la famille. J’attends avec impatience de vos nouvelles, et à mesure que je me rapproche de vous, cette impatience s’accroît. Mes amitiés à toutes les personnes amies qui s’enquièrent de moi.

»Votre fils tout affectionné,

»John.»

Sur une feuille séparée et datée du 31 décembre se trouvait le post-scriptum suivant:

»Samedi, 31 décembre 1881.