»Melville est arrivé hier, au moment où je terminais ma lettre. Il a fait un voyage au nord de Boulouni pour rechercher de Long et ses compagnons. Il a trouvé le livre de loch et des instruments cachés près de l’endroit où leur canot a touché terre; mais il n’a découvert personne. Les recherches se continuent et sont maintenant limitées à l’étroite bande de pays, où l’on a suivi les traces des naufragés. Aujourd’hui Melville télégraphie pour obtenir la permission de rester dans le pays, en même temps qu’il demande pour moi l’autorisation de retourner aux États-Unis. Nous avons 4,100 milles à parcourir avant d’atteindre une station de chemin de fer. Mes amitiés à tous.

»John.»


CHAPITRE IX.

Réflexions de M. Jackson sur la conduite de l’ingénieur Melville.—Celui-ci eût pu se dispenser de venir à Yakoutsk.—Le parti de Melville. Sa marche vers le sud.—Où se trouvait de Long au moment du départ de Ninderman et de Noros.—Récit de son voyage à travers le delta depuis le jour du débarquement.—Il passe près d’une hutte contenant des vivres et près d’un village sans en avoir connaissance.—Faute qu’il a commise en tenant tous ses hommes réunis près de lui.—Recherches de l’ingénieur Melville.—Où il trouva les dernières traces de de Long.—Records laissés par celui-ci dans différents endroits.—Une entrevue avec Noros.—Le débarquement.—Marche vers le sud.—Tristes adieux.—Le lieu de la séparation.—Un terrible voyage.—Véracité de Noros.—La troupe de Danenhower part pour l’Amérique.—M. Jackson se met en route pour Yakoutsk.—M. Gilder.—Arrivée à Yakoutsk.—L’état des routes en Sibérie au moment du départ des voyageurs.

Irkoustk, 2 mars 1882.

Cinq mois se sont écoulés depuis que le capitaine de Long et l’équipage de son canot ont abordé à la pointe septentrionale du delta de la Léna. L’endroit où ils ont pris terre est près du point désigné sur les cartes sous le nom de Sagasta, mais cette localité, comme celle nommée la Tour-du-Signal, n’existe pas. En ce moment, l’ingénieur Melville, Ninderman et Bartlett, sont partis avec des troupes de recherches et explorent la région où les traces des naufragés ont été en dernier lieu. On espère en recevoir bientôt des nouvelles. Melville pourra sans doute, à son retour, donner les motifs pour lesquels il a interrompu complètement ses recherches et pourquoi il a quitté Boulouni pour venir à Yakoutsk avant d’avoir accompli la tâche qu’il semble s’être réservée pour lui seul. Il avait, autant que je sache, réussi à trouver la route suivie par de Long et les siens—il était donc sur leurs traces,—et cependant il est revenu, prétextant que les indigènes refusaient d’aller plus loin, et que la couche de neige avait à cette époque jusqu’à quarante pieds de profondeur à certains endroits. Nous devons récuser cette assertion pour le moment, mais nous devons aussi attendre patiemment ses propres explications. Il ne semble pas qu’il y ait eu la moindre nécessité pour lui de quitter Boulouni, et de laisser aux indigènes le soin de continuer les recherches, pour venir à Yakoutsk afin d’envoyer lui-même des dépêches aux États-Unis, car en donnant des ordres écrits à Danenhower de partir pour le sud, avec ses neuf compagnons, il eût pu le charger aussi des dépêches qu’il voulait envoyer. Ce voyage à Yakoutsk et cette perte de deux ou trois mois d’un temps précieux semblent tout à fait inexplicables. Avant de continuer, je dois dire que Melville avait déjà envoyé une carte de l’embouchure de la Léna au département de la marine. Cette carte donne, paraît-il, toutes les indications nécessaires sur la route suivie par de Long, et je regrette de n’avoir pu m’en procurer une copie pour l’envoyer avec cette lettre, car les cartes de Petermann et celles qui se trouvent dans l’ouvrage de Nordenskjold paraissent inexactes.

Voici les quelques renseignements que je possède en ce moment, je vous les envoie, au risque de répéter ce qui a déjà été publié dans le New York Herald: Melville, Danenhower, Newcomb et les hommes de leur canot ont abordé le 16 septembre au soir, sur la rive d’une rivière marécageuse éloignée de vingt à quarante milles du cap Barkin. Quelques jours plus tard, ils furent rencontrés par trois indigènes et conduits à un village tongouse, où ils furent forcés de séjourner pendant six semaines. Ce village est situé sur le cap Bykowsky (ou Bykoff). Ils ne partirent de cet endroit, pour se rendre à Boulouni, que le 3 novembre. Leur voyage se fit en traîneaux attelés de chiens, et ils eurent une distance de 240 verstes à parcourir pour se rendre à Boulouni. Ils traversèrent ensuite la Léna à Tessaru, qui se trouve à environ trente milles au nord de Kumah-Surka, qu’on voit indiqué sur les cartes. Pendant qu’ils étaient en cet endroit, arriva un courier de Boulouni, apportant la nouvelle que Noros et Ninderman étaient arrivés dans cette localité. Melville partit alors en avant pour aller trouver ces deux hommes.

Maintenant, je vais essayer de grouper les quelques bribes d’informations que j’ai recueillies sur la troupe de de Long. Noros et Ninderman se séparèrent d’elle le 9 octobre; de Long se trouvait alors campé sur la rive nord d’un des bras occidentaux de la Léna, à environ deux cent cinquante verstes de Boulouni.

Ce fut le 17 septembre que la troupe de de Long toucha terre; elle avait abandonné son canot, qu’elle n’avait pu amener qu’à un mille de la plage. De Long construisit alors un cairn et donna un ou deux jours à ses hommes pour se reposer. Ensuite, il prit la route du sud, sur la rive orientale de la Léna, mais il fut forcé d’abandonner ses livres de loch et quelques instruments sur le rivage. Ceux-ci furent laissés à un endroit nommé Sagasta, sur les cartes récentes, mais qui, en fait, n’existe pas.