Autrefois, sans doute les voyageurs n’avaient pas autant de ressources à leur disposition, lorsque ces hameaux d’exilés n’existaient pas sur la route. Et, en recherchant dans les chroniques d’explorations géographiques et scientifiques, on peut cependant y voir ce voyage accompli plusieurs fois. Il y eut d’abord, en 1820, un capitaine de l’armée anglaise John Dundas Cochrane, qui entreprit de faire le tour du monde à pied et autant que possible par la voie de terre. Son intention était de passer de l’Asie septentrionale en Amérique par le détroit de Behring et de suivre la côte de l’Océan Glacial le long de l’Amérique du nord, par terre, en même temps que le capitaine Parry essayait d’accomplir ce voyage par mer. Ce courageux officier fit son voyage d’une façon tellement économique qu’il ne dépensa qu’une guinée de Moscou à Irkoutsk. De ce point, accompagné par un Cosaque, il alla en traîneau jusqu’à la Léna, qu’il descendit en personne, accompagné de deux hommes, et aborda non loin de Yakoutsk.
L’hiver approchant, il fut obligé de monter à cheval, et dut même faire un long trajet à pied avant d’atteindre Yakoutsk.
De là, Cochrane s’avança vers le nord-est, jusqu’aux bords de l’Océan Glacial, et arriva à Okhotsk, ayant passé par une route des plus difficiles. Après avoir visité le Kamtchatka, où il épousa une femme du pays, il revint à Okhotsk, et de là traversa, avec sa femme, les monts Aldan, poussa jusqu’à Yakoutsk et suivit la Léna jusqu’à Irkoutsk.
Un autre voyageur anglais, Sr S.-S. Hill, descendit la Léna au printemps de 1848, accompagné par un négociant russe; tous deux allèrent à Yakoutsk en vingt et un jours.
M. Adolphe Ermann, qui accompagnait le professeur Hausteen, parti pour faire des observations magnétiques en Sibérie, fit le même trajet en vingt jours pendant l’hiver. On considérait à cette époque ces voyages comme très périlleux, et, pour cela, très remarquables.
Aujourd’hui cependant, un voyage sur les glaces de la Léna ne présente plus autant de danger, mais il est d’une monotonie très grande. La Léna est probablement le fleuve le moins curieux de tous les cours d’eau de la Sibérie; n’ayant aucun attrait caractéristique ou pittoresque à sa source, et la population de ses rives étant composée d’habitants moins intelligents que des sauvages. Ces naturels descendent de criminels envoyés dans ces contrées. Ce n’est qu’en arrivant aux régions habitées par les Yakoutes, que l’aspect du pays semble plus animé. Quelquefois, dans une douzaine de hameaux, à peine rencontre-t-on une seule figure qui ne soit pas repoussante, et encore porte-t-elle la trace d’une descendance plus élevée, venant certainement de quelque malheureux prisonnier politique condamné à passer sa vie au milieu de ce peuple, qui aura laissé un gage d’affection parmi les sordides habitants de ces villages isolés de la Léna. C’est là où tout ce qui se commet de crimes en Russie est emmagasiné pour l’avenir de la Sibérie.
L’étude de l’espèce humaine sur la Léna serait, j’en suis convaincu, un sujet intéressant pour un psychologue, voire même pour les disciples de Darwin.
Il n’y a que pour ce pays que la loi soit erronée, quand elle dit que le plus habile seulement survivra. Et quand les autorités russes d’Europe eurent envoyé de leur pays, sur les bords de la Léna le plus dépravé, le plus incapable de l’espèce, cet homme moralement et physiquement pourri, pensant qu’il s’y régénérerait et deviendrait tout autre, elles ne réussirent qu’à transmettre à toute une race, l’aspect dégradé et sordide et, la haine contre le restant de l’humanité en général, de son premier fondateur.
Un observateur, doublé d’un savant, trouverait que les habitants des divers villages, ne se ressemblent pas, et montrent autant de différence, avec leur aspect de chiens hargneux, qu’il en existe entre les Yakoutes et les Buriates, et entre ces deux derniers et les Russes. Il m’a semblé que chaque hameau contenait les descendants d’un cru ou d’une année particulière de crimes, et que, de même que pour les crus de vins, il y a des années de bonne et de mauvaise récolte, de même pour le crime, il y a des époques où prédominent certaines catégories de crimes.
Naturellement tous ces hameaux n’ont pas été établis en une seule année; il y a 350 ans que les premiers Cosaques ont visité ce pays; en admettant que les colonies pénitentiaires, ne datent que de ce siècle, il y a encore de quoi fournir un nombre suffisant de données, pour qu’un psychologue puisse en tirer des conclusions définitives.