Ces villages, composés du rebut de l’humanité, ont attiré mon attention la veille de mon arrivée à Kirensk. Jusqu’alors, nous avions traversé le pays habité par les Buriates, qui sont des Mongols de race pure, et, à ce titre, extrêmement laids. Ils ne sont qu’à demi civilisés. Mais près de Kirensk, les hameaux russes recommencent, et alors on voit ces types de figures laides, ignorantes, abruties ou craintives, aux cheveux plats, à la barbe grise ébouriffée, qui portent comme la preuve tacite que leurs instincts d’homme, ont été arrêtés dans leur développement, ou qu’ils ont reçus de leurs parents, les signes caractéristiques d’une âme basse et dépravée. Il existe sur la route un village nommé Pianofsky. Qu’on ne fasse pas de confusion; il ne s’agit nullement ici de descendants des pianistes exilés de la Russie d’Europe pour crimes politiques: le mot russe «Pian» signifie ivre et Pianofsky veut dire: «village d’ivrognes.»

Je me souviens encore d’avoir traversé un autre village, sur la rive droite du fleuve, dont les habitants m’ont laissé l’impression de voleurs à la tire, tant ils avaient l’air effrayé et prêts à se sauver. Ils ne nous ont, d’ailleurs, rien volé, à l’exception d’une peau de renne. En règle générale, le vol n’est pas fréquent le long de la Léna, les populations étant fort bien surveillées par les autorités. En cas de crime, les coupables sont envoyés plus au nord, où la vie est encore plus insupportable que sur la Léna. Ainsi, quand un criminel est saisi à Irkoutsk, on l’envoie à Yakoutsk, de même que, si un habitant de l’Angara est reconnu coupable de vol ou de meurtre, on le déporte en Saghalien. Aussi, la crainte d’un sort plus mauvais suffit à rendre un voyage sûr et plus sûr même dans ce pays que dans les quartiers malfamés de nos grandes cités.

A 400 milles avant Yakoutsk, les colonies russes cessent, et les villages sont habités par les Yakoutes, peuple laborieux et obligeant, quoique aussi laid qu’il soit possible de l’être. Chez eux, un voyageur trouve beaucoup de bonne volonté et d’énergie; les paysans sont polis et respectueux, et beaucoup plus prompts à vous venir en aide que les criminels russes. Toutefois, la meilleure classe des habitants sur la Léna se trouve dans les villages fondés par les Russes et les Yakoutes réunis. Le croisement des deux races a produit une génération d’hommes d’un caractère plus élevé. Parfois les métis sont même assez jolis. Je vis plusieurs petites figures d’enfants, presque entièrement cachées sous leur capuchon de fourrure, qui eussent pu servir de modèle à Kate Greenaway. Quelques-uns de nos postillons étaient positivement beaux, avec leurs joues rouges et leurs dents magnifiques. Dans ces villages, le penchant des Russes pour le crime, n’existe presque plus, les qualités naturelles du sauvage l’ont remplacé. Non pas que les Yakoutes soient tous de petits saints, mais ils forment, en somme, une race éminemment laborieuse et douce. D’origine mongole, ils appartiennent probablement à des tribus plus habituées à la vie tranquille que leurs voisins, et, à la suite de nombreux conflits, furent expulsés vers le nord, où ils purent s’établir, sans crainte d’être continuellement persécutés.

Ils vécurent alors en paix jusqu’à l’arrivée des premiers Cosaques. Facilement subjugués par ceux-ci, ils adoptèrent des mœurs plus civilisées et s’adonnèrent à l’agriculture.

Leurs colonies sur la Léna, font preuve d’une aisance relative; leurs chevaux et leurs bestiaux sont bien soignés; leurs champs et leurs jardins, clos de grilles en fer, et leurs habitations construites en bois à la russe sont, sinon spacieuses, du moins assez confortables, et, en hiver, assez attrayantes, quand de gros morceaux de bois flambent dans leurs vastes cheminées.

J’avais presque oublié de mentionner le nombre effrayant de goîtreux que l’on voit dans les villages russes. Le goître est une infirmité non-seulement héréditaire ici, mais encore spontanée, et une personne de Vitimsk m’a assuré que des cas se sont présentés, où les personnes atteintes n’étaient pas nées dans le pays.

L’enflure peut au début être traitée avantageusement par l’arnica ou la teinture d’iode, quand l’affection est spontanée; mais quand elle est héréditaire, aucun remède n’est essayé sur la Léna.

Les médecins ont beaucoup écrit sur le goître et sur ses causes, sur lesquelles diverses explications ont été données, sans jamais résoudre la question. Les habitants du pays, attribuent la maladie aux éléments chimiques et minéraux apportés par l’eau des sources venant des montagnes, dont ils s’alimentent. Quant à moi, je ne puis donner aucune explication, sinon que la maladie est cantonnée sur un point déterminé du fleuve. En outre, j’ai remarqué que les villages affectés sont peuplés par les races dégradées dont j’ai parlé plus haut.

Et s’il fallait en croire le professeur Ermann, qui prétend que cette infirmité se cantonne dans les endroits de la vallée du fleuve, où l’air, étant enfermé à un degré exceptionnel, se charge d’humidité, tous les paysans et maîtres de poste en seraient atteints, car ils vivent l’hiver dans des maisons où la température est de beaucoup plus élevée que celle qui règne l’été dans les vallées de la Léna, et dans lesquelles l’air est stagnant et chargé d’impuretés à couper au couteau.

Reste aussi à résoudre la question des restes fossiles du mammouth, qu’on rencontre sur les rives de la Léna inférieure et dans les îles situées au nord dans l’Océan glacial. On suppose que ces animaux n’auraient pas pu subsister dans ces régions où l’on trouve leurs carcasses.